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ISMÈNE TOUSSAINT

« LES CHEMINS SECRETS DE GABRIELLE ROY PAR ISMÈNE TOUSSAINT : GABRIELLE ROY PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE », PAR JEAN-FRANÇOIS BÉLISLE, JOURNAL L'EXPRESS D'OUTREMONT, QUÉBEC (1999)

 
Chemin de fer en hiver, dans l'Ouest

LES CHEMINS SECRETS DE GABRIELLE ROY, PAR ISMÈNE TOUSSAINT - GABRIELLE ROY PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

PAR JEAN-FRANÇOIS BÉLISLE, L'EXPRESS D'OUTREMONT (28 MAI 1999)

Si bien des choses ont pu transpirer des sublimes manuscrits de Gabrielle Roy, et qu'en lisant minutieusement entre les lignes, on peut déceler quelques traits de personnalité de la Manitobaine, le personnage n'en demeure pas moins passablement mystérieux, en tout cas mal connu. Un ouvrage vient de paraître chez Stanké, qui aidera les plus curieux et ceux qui aiment l'auteure de Bonheur d'occasion à mieux cerner cette figure imposante de notre littérature.

Il importe avant tout de dire qu'Alain Stanké a reçu avec beaucoup d'enthousiasme  le manuscrit d'Ismène Toussaint, l'auteure de ce livre-enquête qui constitue une sorte de pèlerinage au pays de Gabrielle Roy, à qui la journaliste et docteure en littérature d'origine bretonne voue depuis longtemps une puissante admiration.

Dernier à avoir édité la célèbre écrivaine, Stanké est aussi l'un des rares « étrangers »  à pouvoir dire qu'il fut l'ami privilégié de la grande romancière. Publier le manuscrit d'Ismène Toussaint - qui a écumé Saint-Boniface durant quatre ans pour retracer les origines de la grande dame - allait s'avérer aussi naturel que d'embrasser ses enfants à Noël, l'honneur en sus...  L'éditeur montréalais, reconnu pour sa grande compassion envers les êtres aux destins difficiles, a affirmé que le travail de son auteure lui avait révélé une femme qu'il connaissait finalement fort peu.

Gabrielle Roy est née à Saint-Boniface et y a vécu jusqu'à l'âge de 27 ans environ, après quoi elle s'est rendue en France et en Angleterre avec l'objectif de devenir comédienne. Après avoir vécu deux ans là-bas, elle  est revenue s'installer à Montréal et elle a pratiqué le métier de journaliste. « C'était la fin de la Deuxième Guerre mondiale », rappelle Ismène Toussaint. Elle a publié Bonheur d'occasion, puis elle est repartie en France à la fin des années quarante avec son mari, dans la région parisienne. C'est à ce moment qu'elle écrit La Petite Poule d'eau.  Gabrielle Roy s'est ensuite fixée à Québec jusqu'à sa mort, en 1983, d'une crise cardiaque.

« L'année de sa mort coïncide avec l'année où je l'ai découverte, explique l'auteure. À partir de l'Europe, je suis un jour tombée sur La Montagne secrète et ça a été le coup de foudre absolu. J'ai décidé de m'intéresser davantage à cette Canadienne des plaines dont le livre m'avait tant fait aimer le Canada. »

En s'installant à Saint-Boniface, Ismène Toussaint a découvert beaucoup de choses au fil de ses innombrables interviews avec la famille Roy, les anciens camarades de Gabrielle, ses collègues de travail et ses proches. Tout ça est dans le livre, dont le style sobre, précis et raffiné laisse toute la place aux descriptions et aux témoignages de ceux qui ont connu cet être que l'on disait « sauvage ».

À la base, Gabrielle Roy était comme les gens des plaines manitobaines ; des gens qui vivent dans les grands espaces, un peu réticents à se livrer, bruts et méfiants. Qu'est-ce qui l'a frappée le plus, dans la personnalité de l'écrivain, à l'issue de sa longue enquête ? « Au-delà de tout ce qu'on a raconté à propos de Gabrielle Roy, je suis restée avec cette certitude qu'elle aimait les gens surtout à travers son écriture, et n'arrivait à se retrouver vraiment que dans son œuvre, qui dénotait une volonté manifeste de se justifier. »

Bien des maux ont en effet été attribués à la géniale auteure. Ses proches l'ont accusée d'avoir abandonnée sa mère pour aller vivre en Europe, à 28 ans seulement. D'où ce profond sentiment de culpabilité qu'elle aurait traîné durant une bonne partie de sa vie. « Une chose m'apparaît claire, c'était un être perpétuellement insatisfait sur tous les plans de sa vie, à la limite de la dépression chronique. Elle devait avoir beaucoup de mal à se supporter. »

On ne peut s'empêcher d'évoquer d'autres personnalités aussi géniales que névrotiques, l'écrivain Kerouac1 et le peintre Riopelle2 en tête. En tout état de cause, il faut reconnaître que l'on a affaire à une écorchée, mais surtout à une très grande artiste. Ces blâmes familiaux, la jalousie presque ostensible de sa sœur Marie-Anna3, écrivaine elle aussi, l'homosexualité et la double vie de son mari médecin, tout cela n'avait rien  pour alléger le fardeau émotif de cette femme au regard de braise et au visage buriné. Et pour ajouter à ce poids, bien des gens ont trouvé, à l'époque, que Bonheur d'occasion contenait des scènes licencieuses !

Quoiqu'il en soit, il est indéniable que Gabrielle Roy avait un amour sincère pour les gens, surtout les petites gens : elle se tenait assez loin des intellectuels. Ismène Toussaint, qui a pu rencontrer Marie-Anna Roy, la sœur de Gabrielle, ajoute d'un souffle : « Les Roy formaient une famille passionnante ; un clan d'artistes aux personnalités fortes. J'ai l'impression d'avoir fait un peu partie de cette famille, et je garde beaucoup d'affection pour Gabrielle Roy, que je n'aurai connue qu'à travers tous ces gens qui l'ont aimée et admirée. »

Dommage quand même...

Article paru dans L'Express d'Outremont, Québec, n° 177, 8e année, 28 mai 1999, p.13.

 

NOTES

 

1. Jack Kerouac ().

 

2. Riopelle ()

 

3. Voir les articles qui lui sont consacrés dans ce site.

 

(Notes d'Ismène Toussaint)


 

 

 

 

© Jean-François Bélisle - L'Express d'Outremont -


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