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ISMÈNE TOUSSAINT

« HÉNOCH JÉDÉSIAS OU LES MYSTÈRES DE NEW YORK », D'ALFRED MERCIER, ÉDITION CRITIQUE ÉTABLIE PAR RÉGINALD HAMEL, ÉDITIONS STANKÉ/QUEBECOR MÉDIA, MONTRÉAL, 2004 », COMPTE-RENDU BIBLIOGRAPHIQUE D'ISMÈNE TOUSSAINT, REVUE L'ACTION NATIONALE (2005)



L'écrivain louisianais Alfred Mercier

HÉNOCH JÉDÉSIAS OU LES MYSTÈRES DE NEW YORK. D'ALFRED MERCIER, ÉDITION CRITIQUE ÉTABLIE PAR RÉGINALD HAMEL, ÉDITIONS STANKÉ/QUEBECOR MÉDIA, MONTRÉAL, 2004, 367p.

COMPTE-RENDU BIBLIOGRAPHIQUE D'ISMÈNE TOUSSAINT, L'ACTION NATIONALE (2005)

Pionnier de l’histoire de la littérature francophone au Québec, Réginald Hamel1, professeur de Lettres à l’Université de Montréal, a choisi de donner une suite à son anthologie, La Louisiane créole, 1762-1900, littéraire, politique et sociale2, en publiant un roman inédit d’Alfred Mercier3(1816-1894), qui fut l’un des plus grands écrivains louisianais du XIXe siècle.

Écrit entre 1848 et 1892, publié partiellement dans L’Opinion de la Nouvelle Orléans (1869), puis dans L’Athénée louisianais (1892-1893), cet ouvrage s’inspire de la technique des romans-feuilletons fleuve qui, du premier Balzac à Eugène Sue, en passant par Alexandre Dumas, Gérard de Nerval et Ponson du Terrail, enchantèrent les lecteurs de journaux français et étrangers d’il y a deux siècles.

En 1848, un jeune aventurier bostonien, Patrick Benjamin, débarque à New York où, à la faveur d’une remise de traite, il se lie d’amitié avec un mystérieux usurier juif, Hénoch Jédésias. Un jour, ce dernier lui confie être victime d’un malfaiteur qui lui dérobe chaque nuit un peu de son or. Caché dans le souterrain de la maison du prêteur sur gages, Patrick découvre alors que le voleur n’est autre que Jédésias lui-même qui, au cours de ses crises de somnambulisme, non seulement se dépouille de ses propres économies, mais écrit ses mémoires afin de délivrer sa conscience d’un terrible secret de jeunesse… Je laisse bien sûr au lecteur le plaisir de l’apprendre.

Courses-poursuites, enlèvements, complots, vols, meurtres, arrestations, coups de théâtre, rebondissements… rien ne manque à ce passionnant récit-gigogne qui fusionne plusieurs genres littéraires (reportage, théâtre, monologue, roman d’aventures exotiques, méditation, prophétie, testament, etc.) et qui, en nous entraînant dans l’Amérique et l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles, nous tient en haleine du début jusqu’à la fin. Cela, en dépit des coupures effectuées ça et là par Réginald Hamel, afin de faciliter la lecture à ses contemporains, peu familiers des feuilletons à l’ancienne mode.

Si l’influence de maints auteurs se fait sentir dans ce roman, depuis Shakespeare jusqu’à Jules Verne, en passant par les représentants du roman gothique anglais, Lewis, Radcliffe et Walpole, Goethe, Victor Hugo, Balzac, Théophile Gauthier (Le Roman de la Momie), Conan Doyle et Edgar Allan Poe – dont Réginald Hamel m'assure qu’ils figuraient dans la bibliothèque de l’auteur –, la critique omet de signaler qu’Alfred Mercier se rattache aussi à un courant plus rare de la littérature française : celui des « Petits Romantiques », illustré par Pétrus Borel, Philothée O’Neddy, Xavier Forneret, Aloysius Bertrand, Alfred Le Poitevin – pour n’en citer que quelques-uns –, jeunes écrivains dont l’œuvre poétique et romanesque se caractérise par ses outrances verbales, sa délectation de la névrose (Mercier ne fut-il pas un pionnier des études psychologiques dans son pays ?), sa fascination pour le morbide et le macabre, son ouverture sur l’onirisme et les visions nocturnes.

L’abondante utilisation par le romancier louisianais de ce que les spécialistes de la littérature du XIXe siècle appellent « l’attirail » ou le « bric-à-brac » romantique (bandits, jeune fille évanescente, morte ou évanouie, poignards, fioles de poison, vieux grimoires, caveaux, cimetières, croix, squelettes, etc.) confirme le fait. Nul doute que les membres de cette bohême désenchantée des années 1830-1840 aurait reconnu Alfred Mercier comme l’un des leurs, quitte à le choisir comme chef de file. Car ce qui le différencie d’eux et en fait d’une certaine manière leur « aîné », ce sont sa maturité stylistique et son étonnante modernité : une écriture en partie dégagée du pathos alors en vogue, incisive, percutante ; des descriptions de paysages réduites à leur plus simple expression et subordonnées à l’intrigue ; une profusion de détails d’un réalisme cru, violent et parfois cruel, impensables dans la France littéraire du XIXe siècle (Baudelaire ne vit-il pas ses descriptions de charognes censurées ?). Je songe par exemple au récit du meurtre et de l’agonie d’un des personnages qui s’étend sur près de trois chapitres, annonçant déjà le roman noir américain, signe de l’appartenance de Mercier à deux continents. Rappelons d’ailleurs qu’il fut le premier auteur à dénoncer l’avortement, un sujet tabou à son époque et dans son pays (sans doute son statut de médecin le lui permit-il).

Certaines de ses scènes n’ont même rien à envier aux films d’horreur contemporains. En voici un extrait : « Tous deux [Éliphaz et Méphiboseth] cédant à l’impulsion de la rapacité, se jetèrent sur le brillant métal, comme des vautours affamés sur une proie. Ils avaient tout oublié ; ils ne connaissaient plus qu’une chose au monde, c’était l’or sur lequel ils étaient courbés. Cependant, le vent, qui s’engouffrait dans la cheminée, grondait toujours. Une bouffée, plus forte que les précédentes, déboucha dans le foyer et fit tournoyer un nuage de cendre. La momie se dressa sur ses pieds. Elle resta un instant en équilibre, puis tomba sur les deux profanateurs. Ses phalanges sèches et crochues s’embarrassèrent dans leurs cheveux. Ils poussèrent un cri de terreur. Ils s’enfuirent en traînant le mort. Ils allèrent se heurter contre le coffre de plomb que Méphiboseth avait jeté loin de lui. Ils roulèrent sur les dalles. La secousse de la chute les délivra d’Abimaël, mais non sans laisser entre ses doigts une touffe de cheveux. »

Pour finir, l’humour (noir, cela va sans dire) n’est pas en reste non plus, animant d’un souffle parodique ce petit chef-d’œuvre du genre, qui connaît actuellement au Québec un succès de librairie bien mérité.

Article paru dans L'Action Nationale, Montréal, vol. 95, nº 1, janvier 2005, p. 118-121, notes p. 148.

NOTES

1. Auteur de quelque soixante-dix ouvrages sur la littérature et les écrivains français et francophones, Réginald Hamel est surtout connu pour son Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord (1985) ; le Dictionnaire Dumas (1990), suivi du Supplément au Dictionnaire Dumas (2004) ; le Dictionnaire des poètes d’ici de 1606 à nos jours (2001). Il a également publié l’édition critique de deux autres romans d’Alfred Mercier : L’Habitation Saint-Ybars (Guérin, Montréal, 1989) ; Johnelle (Humanitas, Longueuil, Québec, 2004).

2. Éditions Leméac, Montréal, 1984.

3. Né à la Nouvelle-Orléans au sein d’une famille de planteurs marquée par la folie, le suicide et le crime, Alfred Mercier, médecin et journaliste, vécut entre la France et la Louisiane. Ami d’Alexandre Dumas, il refusa de devenir l’un de ses nègres d’écriture pour bâtir une œuvre personnelle, prolifique et originale : La Rose de Smyrne et L’Ermite du Niagara (poèmes, 1842) ; Du Panlatinisme. Nécessité d’une alliance entre la France et la Confédération du Sud (essai, 1863) ; La Fille du prêtre (roman, 1877) ; Lidia (roman, 1887) ; Fortunia (théâtre, 1888). Défenseur de la langue française dans son pays, Mercier fut aussi un pionnier dans la publication de textes sur la psychologie.


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(édition louisianaise)

 

 

 

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