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ISMÈNE TOUSSAINT

« CONTES – CHONIQUES – CRITIQUES » DE CHARLES GILL (PROSE INÉDITE RÉUNIE ET ANNOTÉE PAR RÉGINALD HAMEL), ÉDITIONS GUÉRIN, MONTRÉAL, 2000 », COMPTE-RENDU BIBLIOGRAPHIQUE D'ISMÈNE TOUSSAINT, REVUE L'ACTION NATIONALE, MONTRÉAL (2000)

  
  Le poète québécois Charles Gill
                                                                            
CONTES – CHONIQUES – CRITIQUES DE CHARLES GILL (PROSE INÉDITE RÉUNIE ET ANNOTÉE PAR RÉGINALD HAMEL), ÉDITIONS GUÉRIN, MONTRÉAL, 2000, 248 p.

COMPTE-RENDU BIBLIOGRAPHIQUE D'ISMÈNE TOUSSAINT, L'ACTION NATIONALE (2000)

Qui, en dehors de quelques initiés, aurait pu deviner que le poète Charles Gill (1871-1918) était aussi journaliste, conteur, nouvelliste, critique littéraire et artistique ? Avec la rigueur passionnée qu’on lui connaît, Reginald Hamel1, professeur de littérature à l’Université de Montréal, exhume de l’ombre quatre-vingt-treize textes de l’auteur, éparpillés entre 1895 et 1910 dans divers périodiques montréalais, dont le style, tout en empruntant aux trois courants romantique, réaliste et parnassien, cherche à s’en dégager pour se frayer sa propre originalité. Autant de « fragments d’une âme » qui, par leur concision, leur ouverture sur le rêve, le mystère et leur teinte de mysticisme, rappellent les essais métaphysiques des Romantiques allemands (Clemens Brentano, Achim von Arnim, Jean-Paul, Wackenroder, etc.) ou les carnets d'états d'âme qu’Henriette Renan tenait en cachette de son frère, le célèbre philosophe français Ernest Renan.

Dans une veine volontairement naïve et populaire, le recueil s’ouvre sur une série de contes émouvants, formant comme un tableau de la vie intérieure du poète. Inspirés par l’Histoire du pays canadien ou par des expériences vécues, ils révèlent à la fois une âme délicate, ciselée par une sensibilité attentive aux moindres détails de la vie quotidienne (une rose emperlée de larmes dans Un Misanthrope, un tableau peint par les rayons de la lune dans Jours sans pain) ; un « cœur tendre », soucieux du développement social, intellectuel et spirituel de son peuple ; un peintre idéaliste, plaçant son art au-dessus des basses contingences de la matérialité et des viles compromissions de l’existence ; un patriote ardent, prêt à «écrire avec la plume ce que les héros ont écrit avec l’épée» (Introduction – Notre Revue) ; et un philosophe éclairé, oscillant entre élans enthousiastes et retombées désabusées. 

Dans la seconde partie, le rêveur et l’historien cèdent la place au polémiste engagé, non seulement au fait des problèmes de son temps, mais très en avance sur lui. Lorsqu’en ses envolées imprécatoires, il dénonce les scandales internationaux, lorsque dans une tempête d’indignation, il nous exhorte à ouvrir les yeux sur la condition ouvrière, féminine et enfantine, lorsqu’en de puissants contrastes, il fait ressortir l’insolente opulence des riches et la révoltante misère des humbles, ce peintre de la plume a des accents d’homme de gauche, de socialiste avant la lettre, auxquels, curieusement, feront écho quelque soixante-dix ans plus tard les « coups de gueule » ou les cris de mouette blessée du chroniqueur-poète Xavier Grall (1930-1980) dans Les Vents m’ont dit. Charles Gill aurait-il fait des émules jusqu’en Bretagne ? De même, ce dénonciateur profondément pétri des valeurs religieuses, nationalistes et morales de son époque, fait preuve d’un surprenant don de prophète lorsqu’il anticipe la construction du tunnel sous la Manche, l’exploitation outrancière des « travailleurs » par une poignée de « capitalistes » ou bien encore la nécessité, pour le Québec, de souder ses forces face à la menace d’extinction du français.

Cet avant-gardiste avait aussi flairé la pérennité des œuvres de l’École littéraire de Montréal, d’Albert Lozeau, d’Octave Crémazie, d’Émile Nelligan et de Louis-Joseph Doucet, dont il nous fait l’éloge dans la troisième partie, vantant leurs qualités et une originalité qui n’étaient pas encore reconnues à leur juste valeur dans les années 1900-1910. Chacune de ses critiques constitue en elle-même une leçon de poésie, doublée d’une mini-biographie dévoilant les splendeurs et les misères de la condition du poète dans notre société, honteusement vampirisé par les « marchands de papier » et les imprimeurs (Vite, une loi).

Enfin, qui, mieux que le peintre Charles Gill lui-même, aurait su nous guider au fil de ces expositions montréalaises qui, au début du siècle, mêlaient encore indifféremment les œuvres des amateurs et celles des professionnels ? Avec la tranquille assurance du connaisseur, avec des mots simples exempts de cette pédanterie caractéristique du monde des critiques d’art, il fait revivre dans une quatrième et dernière partie l’atmosphère des  Salons de la « Belle Époque », nous offrant autant une promenade sur la palette colorée de ses impressions qu’un authentique cours sur la peinture de paysages et de portraits.

Un florilège en prose d’une étonnante modernité, qui saura toucher aussi bien le lecteur sensible que le spécialiste du XIXe siècle, et le curieux avide de découvrir un visionnaire méconnu.

Article paru dans L’Action Nationale, Montréal, vol. 90, n°4, avril 2000, p.136-138.


NOTE

1. Auteur d’une centaine d’ouvrages sur les littératures francophones et leurs représentants, ainsi que d’un nombre impressionnant d’articles en français, en anglais, en hébreu et en chinois, Réginald Hamel a publié la Correspondance de Charles Gill (Éditions Parti-Pris) et ses Poésies complètes (Éditions HMH Hurtubise). Il prépare actuellement un Charles Gill, peintre.

 

 

 

© Ismène Toussaint - L'Action Nationale -


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