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ISMÈNE TOUSSAINT

« LE LIEUTENANT « ALBÉRIC », GOUVERNEUR D’UN PETIT FORT EN GUYANE », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (INÉDIT, 1992)

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Insigne du 41e Régiment d'Infanterie

LE LIEUTENANT « ALBÉRIC », GOUVERNEUR D’UN PETIT FORT EN GUYANE

PAR ISMÈNE TOUSSAINT (INÉDIT, 1992)

Douze heures de train pour rejoindre « Albéric », dont les escales se font de plus en plus rares en Bretagne. Un petit bar enfumé, quelque part entre Castelnaudary et Montpellier (Languedoc, sud-est de la France). Encore un peu abasourdie par les cahotements du voyage, je me fraie un passage entre les képis blancs des Légionnaires, les bérets rouges des paras et les larges éclats de rire, jusqu’à la table où le Lieutenant est assis, seul, devant un café. À vingt-huit ans, Albéric a déjà le visage buriné par la vie passée au grand air et le regard de ceux qui ont vu pas mal de pays. Secret, réservé, il manie la dérision avec une déconcertante habileté et ne livre ses impressions qu’au compte-gouttes. Mais peu à peu le personnage se dévoile…

UNE ENFANCE SANS PETITS SOLDATS DE PLOMB

Le souvenir, très lointain, d’un grand-père ancien combattant, les gravures d’époque des dragons à cheval qui ornaient les murs de sa chambre et quelques années passées dans le scoutisme ont-ils influencé inconsciemment Albéric dans le choix de sa carrière militaire? Nul ne saurait le dire… L’enfant qu’il était, pourtant « discipliné, obéissant et volontaire », n’a jamais manifesté une attirance particulière pour les jeux de guerre, les châteaux-forts en carton-pâte ou les petits soldats de plomb. Et devenu adulte, c’est vers une filière juridique qu’il s’orientera, fréquentant la Faculté de droit de Rennes (Bretagne) et passant sa maîtrise avec succès.

DE LA MAÎTRISE DE DROIT AU CORPS D’INFANTERIE

Mais c’est au cours de son service militaire qu’il découvre sa véritable «vocation», impressionné par « l’esprit de discipline et surtout de sacrifice dont peuvent encore faire preuve certains chefs. » « J’ai réalisé que je voulais partager avec des jeunes ce que j’avais de meilleur en moi-même », confie-t-il. Renonçant à poursuivre un doctorat en droit, à la grande déception de ses professeurs, il décide de s’engager dans le Corps d’Infanterie et, sportif accompli (marathonien, karatéka, breveté pilote, parachutiste et plongeur sous-marin), remporte haut-la-main les épreuves du Quinze-Trois (équivalent du concours de l’école de Saint-Cyr).

MISSION « GUYANE »

Sorti major de sa promotion en 1990, le jeune Lieutenant est désigné, par le 41e Régiment d’Infanterie (Châteaulin, Bretagne), pour accomplir en Guyane, pendant quatre mois et demi, une double mission militaire et humanitaire : d’une part, la gestion d’un camp de réfugiés surinamiens fuyant la guerre civile ; d’autre part, l’organisation de patrouilles sur le fleuve Maroni, situé à la frontière de la Guyane française et de l’ancienne colonie hollandaise ; cela, afin de prévenir l’introduction d’armes sur le territoire français.

UN RAID À TRAVERS LA JUNGLE

Après avoir convaincu toute sa section d’« appelés » de l’accompagner dans « le pays le plus malsain du monde », « Albéric » débarque à Cayenne (chef-lieu de la Guyane) au printemps et s’enfonce à pied, pour un raid de 20 kilomètres, dans une jungle inextricable. À la fois émerveillés et terrifiés, le jeune officier et ses hommes découvrent qu’ici, il n’y a pas de frontière entre l’enfer et le paradis ! Des fleurs magnifiques aux corolles empoisonnées, des branches multicolores qui se transforment brusquement en serpents, la chaleur qui vous ruisselle en gouttes froides dans le dos… « C’est le monde des excès et des contrastes, raconte « Albéric », d’un côté, il y a l’infiniment grand, avec des arbres de 50 mètres de haut, des félins, des araignées matutu, des crapauds et des vers de terre géants ; de l’autre, l’infiniment petit avec les insectes, les moustiques et plus de fourmis dans une motte de terre que dans tout le Royaume-Uni ! » Gênés dans leur progression par leur paquetage, la pluie qui goutte continuellement des feuilles et l’enchevêtrement gigantesque des lianes, les soldats n’effectuent guère plus d’un kilomètre par heure. Enfoncés dans la boue jusqu’au cou, dormant à la lueur de bougies pour éloigner les fauves de leurs hamacs et contraints parfois de se nourrir de la chair de caïmans, c’est dans un état d’épuisement total qu’ils parviennent à leur poste, constitué de frustres cabanes de bois.

GOUVERNEUR D’UN FORTIN

Les semaines passent. Le visage d’« Albéric » s’est creusé, durci au contact de la jungle – lequel aura-t-il apprivoisé l’autre ? Le jeune Lieutenant prend très au sérieux ses nouvelles fonctions de gouverneur d’un petit fort, ne s’accordant que quelques heures de sommeil par nuit. Située au sommet d’un piton rocheux, la petite forteresse en bois domine le moutonnement éclatant de la forêt équatoriale et, plus à l’Ouest, l’île Langatabiti. À la jumelle, « Albéric » observe ses hommes qui patrouillent en permanence, les uns au pied d’un mamelon, les autres en pirogue sur le fleuve, tandis qu’un troisième groupe se charge de ravitailler la garnison en gibiers et en poissons. Mais à la frontière, les troubles s’intensifient et bien souvent, «Albéric» devra intervenir pour empêcher les échanges de coups de feu entre les rebelles.

UN DOULOUREUX MÛRISSEMENT

De retour au pays, malgré le succès de cette mission éprouvante et peu commune, « Albéric » a le cœur serré et un peu déchiré. C’est tout d’abord la forêt qui le hante, « univers la fois fascinant et repoussant où, des replis hostiles, s’envolent les plus beaux oiseaux, les plus beaux papillons », puis les visages des amis qu’il a dû laisser là-bas : un vieux guérisseur indien, un piroguier noir, « homme de toute confiance », une jeune institutrice « perdue » au milieu de la jungle, des gendarmes « devenus de véritables spécialistes de la faune et de la flore »… Mais au-delà de la nostalgie qui le taraude, le jeune officier sent combien, au contact de ce pays « tout en outrances et en oppositions », il a acquis de maturité, combien s’est aiguisé son sens du commandement et des responsabilités : « La Guyane, c’est aussi l’enfer de la drogue, de la prostitution, un ramassis d’aventuriers sans foi ni loi », déclare-t-il ; et, étouffant un sourire presque gêné, « toutes les nuits, je me levais pour aller voir dans le dortoir de mes gars si tout le monde était rentré et dormait bien ». Notre Lieutenant se serait-il découvert aussi une âme de « papa-poule » ?


Petit fort en Guyane

 

 

 

© Ismène Toussaint


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