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ISMÈNE TOUSSAINT

« LOUIS MURIEL : SOUVENIRS D’INDOCHINE », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, JOURNAL LA LIBERTÉ, FRANCE (1989)


Insigne du 6e BCCP

LOUIS MURIEL : SOUVENIRS D’INDOCHINE1

PAR ISMÈNE TOUSSAINT, LA LIBERTÉ (1989)

16 octobre 1952, 2 h du matin : depuis bientôt trois heures, le dakota survole la jungle en direction de Tu-lê, cuvette située à mi-chemin de la rivière Noire et du fleuve Rouge – À quoi peut bien songer le jeune sergent Ange-Louis Muriel, assis tout au fond de la carlingue, en regardant par le hublot ce monstrueux lézard gris-vert, hérissé de crêtes, couvert de crevasses rouges, qui le fixe de son œil glauque de rizière ? Peut-être à son enfance normande, meurtrie par la disparition prématurée de ses parents et aux mauvais traitements de ses employeurs, qu’il a fuis pour s’engager à dix-neuf ans comme soldat de deuxième classe dans le corps des parachutistes…

Peut-être repassent, devant ses yeux embués de fierté, les images du 2nd RCP (Régiment de Chasseurs Parachutistes) cantonnés en Algérie, au sein duquel on lui remit son brevet nº 1191 ; ses premiers succès de mineur-démineur en pays indochinois ; et tous les combats auxquels il a participé, avant d’être remarqué par le Commandant Bigeard2, puis incorporé à l’âge de vingt-six ans, dans son bataillon d’élite, le 6e BCP… Peut-être voit-il avec horreur, du fond de cette nuit noire, la mort, sous les traits de ces quinze mille Jaunes qui vont déferler tout à l’heure, par paquets hurlants, sur le pays Taï…

L’avion amorce un brusque piqué, puis se stabilise au dessus de la DZ (zone de saut). Un voyant rouge s’allume, arrachant le sergent Muriel à ses pensées. Il faut se préparer à sauter ! Une sonnerie stridente retentit : le ciel se crible de parachutes. Minuscules graines, ils se balancent quelques instants au-dessus des nuages avant d’aller se perdre parmi les immenses feuilles dentées de l’herbe à éléphant.

Louis Muriel, que le froid humide et pénétrant achève de réveiller, gagne, suivi de section, le PC du Commandant Bigeard. Très vite, ce dernier consulte ses cartes et disperse ses hommes, qui, sur un piton herbu, qui, au sommet d’un mamelon, qui, au fond d’une tranchée. Les uns ajustent leur tir de mortier, les autres déroulent de gros boudins de fil de fer en accordéon. La lune éclaire fugitivement des visages tendus, inquiets, creusés par l’angoisse et la fatigue. L’attaque ne se fait pas attendre…

Malgré la peur qui lui tenaille le ventre, le sergent Muriel dépose posément des grenades sur le parapet de sa tranchée. À quelques kilomètres de là, le canon gronde, signalant que Nghiao-Lo et Gio-Haï, les postes voisins, sont tombés aux mains de l’ennemi. Une fusée blanche explose, suivie de quelques mitraillades. Et soudain, débouchant en une hallucinante procession, à la lueur des torches de bambou, les Viêts se ruent à l’assaut dans la vallée. Une formidable détonation les accueille. Pluie de feu, de sang et de métal. Trois fois les Bo Doï se lancent en avant, trois fois ils sont repoussés par les rafales de mortier, taillant des brèches sanglantes dans leurs rangs.

Le combat dure toute la nuit. À présent, les hommes se livrent un corps-à-corps féroce, sans merci. Le visage encore enfantin du sergent Muriel s’est transformé en celui d’un félin sauvage et cruel. Oubliant sa peur pour ne plus songer qu’à défendre sa vie, il s’est élancé, baïonnette en avant, à la rencontre de l’ennemi, et se bat furieusement… à un contre sept ! Au plus fort de la bataille, il distingue parfois le visage d’un de ces «diables» jaunes, grimaçant sous son casque de latanier.

Mais soudain le sergent Muriel s’écroule avec un cri de douleur. Une étoile de sang macule son treillis. Un éclat de grenade, ricochant contre un rocher, vient de pénétrer dans sa jambe. Serrant les dents, il trouve encore la force de porter secours à l’un de ses camarades aux prises avec un groupe de Vietnamiens…

Qui pourrait reconnaître l’illustre bataillon Bigeard dans cette colonne d’hommes épuisés, hagards, en loques, couverts de sang et de boue, qui tente désespérément l’ascension du col Khao Pho, véritable toboggan de boue rouge de sept kilomètres de long, pour rejoindre la rivière Noire ? Depuis combien de temps n’ont-ils pas mangé, n’ont-ils pas dormi ? Aucun d’entre eux ne saurait le dire. Harcelés par le reste de l’armée viêt, les uns trébuchent contre des cailloux, les autres s’endorment en marchant, d’autres enfin, glissent sur la glaise et s’effondrent pour ne plus se relever. Stoïque, le sergent Muriel ouvre la marche, malgré la blessure qui lui cuit affreusement…

L’aube radieuse qui se lève en ce 22 octobre 1952 surprend le sergent Muriel endormi au milieu de ses hommes sur la berge de la rivière Noire.

Et quelques jours plus tard, lorsque le Commandant Bigeard en personne épinglera sur la poitrine de son fidèle la Médaille Militaire rehaussée de la palme, le sergent Muriel ne pourra retenir une larme. Larme de regret pour tant de sang versé, de compa gnons morts et d’énergie dépensée au service de cette «drôle de guerre». Larme d’émotion, surtout, pour ce témoignage de reconnaissance, revanche enfin arrachée à une enfance vouée à la souffrance et aux difficultés.

«Tout ce que je possède, je l’ai effectivement gagné par le feu», déclare l’adjudant Muriel, aujourd’hui âgé de soixante-deux ans, petit homme explosif et rayonnant qui partage son temps entre des sauts d’entretien en parachute et des courses de marathon. Sa vie ressemble à un roman et lui-même fait figure de héros auprès de sa famille, de ses amis, et dans le quartier de Cesson (Saint-Brieuc, Bretagne) où il réside depuis une vingtaine d’années. De fait, la liste de ses états de service est impressionnante. Car outre à la légendaire bataille de Tu-lê, Louis Muriel, toujours sous le commandement de Bigeard, qu’il considère un peu comme son père adoptif, a participé à de nombreuses opérations «grenouille» dans les marais indochinois infestés de moustiques et de palétuviers ; à des opérations «coup de poing» au Tonkin, en Cochinchine, en Anam, au Cambodge et bien-sûr aux guerres du Maroc et d’Algérie. Soit sept ans de guerre, qui lui ont valu sept médailles – dont la Légion d’honneur – et quatre citations à l’ordre de l’armée. Avant qu’il ne quitte le corps des parachutistes pour se reconvertir comme simple employé d’usine dans le civil.

«Et si c’était à recommencer, Louis Muriel ?» «Il est certain que je ne m’engagerais pas si j’avais une existence différente, plus aisée, répond sans hésitation l’ancien combattant, la mort ne saurait être un idéal. Comme tous les jeunes, j’aimais l’action, le danger, la terreur… mais j’ai vite déchanté. Il m’a fallu apprendre à lutter contre un climat, la nature, des bêtes inconnues, la peur, la maladie et une population hostile, quoique je ne sois pas raciste. Ce que je regrette pourtant, c’est l’ambiance amicale qui régnait parmi les paras, j’ai conservé le souvenir de types francs, courageux, soudés.» Le souvenir d’«enfants tragiques» qui, à présent disparus, morts, mutilés dans leur corps ou dans leur âme, ont payé les frais de cette «autre vie» que l’on nomme plus simplement «la guerre».

Article paru dans l'hebdomadaire régional La Liberté du 5 au 12 janvier 1989, Saint-Brieuc, France.

NOTES

1. Louis Muriel est décédé en 1994, à l'âge de 66 ans.

2. Marcel Bigeard (1916-2010). Militaire et homme politique français. Né à Toul (Lorraine, Est de la France), il entre dans l'armée à l'âge de 20 ans. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il est fait prisonnier en Allemagne, mais il s'évade et rejoint la résistance. Officier des Forces Françaises Libres (FFI), il est alors parachuté sur l'Ariège (région Midi-Pyrénées), qu'il libère en 1944. Puis il combat en Indochine à la tête des Parachutistes coloniaux (1945-1954), participant notamment à la bataille de Dien-Biên-Phû, où son courage, sa réputation de baroudeur et la vénération que lui portent ses hommes, en font une véritable légende. Il repart ensuite à la guerre d'Algérie (1955-1960), contribue à arrêter de nombreux membres du Front de Libération Nationale (FLN) et sécurise Alger. Toutefois, en 1961, il refuse de se joindre au Putsch des Généraux, qui considérent comme une trahison l'abandon de l'Algérie française par le général de Gaulle, alors président de la République. Nommé en 1967 général de brigade, Bigeard sert encore successivement en Centrafrique, à Madagascar et en France, où il est gouverneur de la région militaire de Bordeaux, avant de devenir Secrétaire d'État à la Défense (1975-1976) sous la présidence de Valéry Giscard-D'Estaing, puis député de Meurthe-et-Moselle (Lorraine, 1978-1988). Blessé à cinq reprises, 25 fois cité au feu, dont 5 avec palmes, il a été de son vivant le militaire le plus décoré de France. Il est également l'auteur de 14 ouvrages.

 


Le commandant Marcel Bigeard en Indochine

 

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint


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