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ISMÈNE TOUSSAINT

« MARIE-ANNA ROY (1893-), UN ÉCRIVAIN PIONNIER DE CENT-DEUX ANS », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (INÉDIT, 1994)


« Femme écrivant », par Pablo Picasso

MARIE-ANNA ROY (1893-), UN ÉCRIVAIN-PIONNIER DE CENT-DEUX ANS

PAR ISMÈNE TOUSSAINT (INÉDIT, 1994)

Jadis, les landes fleuries du Yorkshire virent éclore quatre futurs écrivains dans la même famille : les petits Brontë. À la fin du XIXe et au début du XXe siècles, les immenses plaines à blé du Manitoba, province centrale du Canada, donnèrent naissance à quatre des enfants Roy, possédés, eux aussi, par le démon de l'écriture : Anna1, épistolière et conteuse, qui publia une nouvelle dans une revue importante, mais ne fit jamais carrière ; Bernadette2, la religieuse, qui pimentait sa correspondance de poétiques descriptions de la nature ; Gabrielle, dont le roman, Bonheur d'occasion (Prix Fémina 1947), une peinture fidèle d'un quartier pauvre de Montréal dans l'entre-deux-guerres, lui valut une réputation internationale ; enfin, Adèle (dite Marie-Anna), l'intéressée, qui fit œuvre d'historienne, et accessoirement de romancière.

Marie-Anna naquit le 30 janvier 1893 à Saint-Léon, un village francophone du sud-ouest du Manitoba, la cinquième d'une famille qui comptera onze enfants. Elle était la petite fille de pionniers québécois qui avaient émigré dans l'Ouest au temps de la «Ruée vers l'Or blond», attirés par le mirage des vastes terres à blé de la région. Après une carrière dans l'agriculture et le commerce, son père, Léon3, devint agent d'immigration pour le gouvernement fédéral, mais fut prématurément mis à la retraite. C'était un homme plutôt rigide, aigri et taciturne. Sa mère, Émilie (Mélina)4, une femme gaie et proche de la nature, élevait péniblement sa nombreuse progéniture.

Marie-Anna eut, selon ses propres dires, une enfance à la fois heureuse et difficile, marquée par la mésentente conjugale et les problèmes financiers de la famille, qui avait du mal à joindre les deux bouts. À la maison, elle était contrainte d'aider aux tâches ménagères et à l'éducation de ses cadets. À l'école, on lui inculquait avec sévérité le respect des valeurs traditionnelles : la foi catholique, la famille, le travail, la terre, la langue natale.

Sans doute cette jeunesse en partie sacrifiée explique-t-elle le caractère entier, autoritaire et possessif de l'écrivain, qui rendra si compliquées ses relations avec les autres. Elle ne parvint jamais vraiment à s'entendre avec ses parents ni avec ses frères et sœurs.

Au tournant du siècle, la famille Roy déménagea à Saint-Boniface, la ville francophone la plus importante de l'Ouest. Dans la relation de ses souvenirs, Marie-Anna évoque avec nostalgie la «Maison Rouge», ombragée de magnifiques érables, qu'elle habitait alors. Puis, en 1905, tout ce petit monde se transporta au n° 375 de la rue Deschambault, dans une grande maison à pignons et à colonnes, que le père venait de faire construire5.

Parvenue à l'adolescence, Marie-Anna rompit brutalement avec le conformisme de son milieu natal et l'atmosphère oppressante de Saint-Boniface : elle se fit institutrice, partit enseigner dans plusieurs villages du Manitoba et de la Saskatchewan, puis connut un bref mariage6.

Dès lors, commença pour elle la vie errante et fruste d'une institutrice-pionnière à travers les prairies illimitées de l'Alberta : Legal, Morinville, Beaumont, Saint-Paul-des Métis, Lac la Biche, Codessa, Bonnyville... De 1912 à 1916 et de 1923 à 1938, la jeune femme ne connut pas moins d'une vingtaine d'écoles et de multiples congédiements ou démissions, dus, non seulement aux excès de son naturel farouchement indépendant et batailleur, mais aux aléas de la Dépression économique de 1929 et aux mesquineries de ses collègues.

Par ailleurs, elle se heurta fréquemment à des élèves rebelles à tout enseignement, à des colons incultes et grossiers, à une administration ou à des prêtres bornés. Néanmoins, cette existence solitaire et instable dans les coins les plus reculés de la province contribua à renforcer son tempérament combatif et obstiné, son amour de la nature et sa propension à l'écriture.

Parallèlement à son travail, Marie-Anna s'inscrivit aux Universités de l'Alberta et de l'Ontario sur les conseils d'un religieux et, en 1934, décrocha son diplôme de bachelière-ès-Arts (équivalent d'un diplôme de troisième année de Lettres).

Mais en 1939, depuis longtemps fascinée par l'existence laborieuse et empreinte de dignité des pionniers, elle acheta une ferme à Tangent, dans le nord de l'Alberta, et se mit en devoir de défricher et de cultiver sa terre. Jointes à la lecture de la vie des premiers colons de l'Ouest, ses expériences d'agricultrice nourriront largement son œuvre historique et littéraire.

Cependant, encouragée par les succès de sa sœur Gabrielle, dont le premier roman, Bonheur d'occasion, lui avait ouvert les portes d'une carrière internationale, Marie-Anna se lança à son tour dans l'écriture. Son premier ouvrage, Le Pain de chez nous, qui racontait, à peine transposée, l'histoire de sa famille manitobaine, parut en 1954. Il fut suivi, en 1958, de Valcourt ou la dernière étape, une chronique de la vie d'une institutrice devenue cultivatrice dans le nord de l'Alberta. Mais aucun de ses ouvrages ne lui apporta la célébrité de Gabrielle, qu'elle ne cessa de jalouser tout au long de son existence, la poursuivant tour à tour de sa hargne et de son amour abusif.

De 1956 à 1959, elle reprit alors l'enseignement, cette fois dans le nord de sa province natale, puis désormais en retraite, séjourna pendant trois ans en Europe. Elle visita l'Allemagne, l'Italie, et fut chaleureusement accueillie par nombre d'écrivains français.

De retour au pays en 1963, elle se fixa à Montréal et, à plus de soixante-dix ans, entreprit une œuvre historique et généalogique de longue haleine, faisant successivement paraître La Montagne Pembina au temps de colons (1969), Les Visages du Vieux Saint-Boniface (1970) et Les Capucins de Toutes-Aides (1977).

En 1979, la publication de son ouvrage, Le Miroir du passé, dans lequel elle décrivait Gabrielle sous un jour peu favorable, provoqua un certain scandale, sans la combler, toutefois, du moindre honneur.

Entre 1988, année de son entrée au foyer Valade de Saint-Vital, un quartier de Winnipeg, et 1998, celle de son décès, ses souvenirs de jeunesse et d'institutrice composèrent essentiellement la matière de son œuvre : Cher visage (1988), À l'Ombre des chemins de l'enfance (1990).

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Sans doute, à l'image de ses sœurs, Marie-Anna apporta-t-elle, dès sa naissance, un réel don pour l'écriture. Mais comme l'explique avec beaucoup de pertinence son biographe Paul Genuist7, celui-ci fut certainement modelé à son insu par son père et sa mère qui racontaient, le premier, des récits vivants et colorés liés à l'époque où il implantait des colons slaves dans l'Ouest, la seconde, les événements de son enfance de jeune pionnière mêlés à l'histoire d'un Canada de rêve, peuplé d'explorateurs, de missionnaires et de coureurs des bois.

À l'École Normale d'institutrices, Marie-Anna fut encouragée par un inspecteur dans la voie de l'écriture et sans nul doute souffrit-elle de la loi Thornston qui, à partir de 1916, interdit l'enseignement du français, « ce bijou travaillé par des siècles de culture »8, dans les écoles manitobaines.

Mais une fois son diplôme de bachelière (licenciée) en poche, elle s'inscrivit par correspondance à l'école ABC de rédaction de Paris, et put ainsi améliorer son style.

Au début, ses ambitions étaient modestes, se limitant à la narration de petits contes, de menus faits de la vie quotidienne. Mais au fur et à mesure que grandissait la célébrité de Gabrielle, germa en elle le désir de vivre de sa plume, et bientôt, elle n'eut plus qu'une obsession : parvenir, elle aussi, à la gloire littéraire.

Malheureusement, en dépit de son acharnement à se faire éditer et lire, le public des années 1950 s'obstina à la bouder, les écrits de la colonisation allant à l'encontre des courants urbanistes qui inspiraient alors les milieux littéraires.

Elle n'obtint jamais que quelques succès d'estime auprès de certaines élites du Québec et de l'Ouest.

Mais qu'importe ! Seul compte l'acte d'écrire. Et l'écriture de Marie-Anna n'était-elle pas, avant tout, une tentative ultime et désespérée pour communiquer avec sa famille, pour se faire aimer et accepter par celle qui ne la comprendrait jamais ?

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L'œuvre de Marie-Anna Roy s'articule principalement autour de deux thèmes : l'histoire des colons francophones dans l'Ouest canadien et l'histoire de sa propre famille.

Dans un style sobre et concentré – que certains commentateurs ont parfois élogieusement comparé à celui des auteurs du Grand Siècle –, elle dépeint avec réalisme la misère des paysans manitobains et albertains dans les années 1885 et 1930-1940. Sans jamais tomber dans le piège du mythe agriculturiste ni dans la critique systématique d'un ordre social injuste et avilissant, elle rend hommage à cet immortel « esprit pionnier », caractérisé par le sens du travail, le respect de soi-même, et l'espérance des lendemains qui chantent au sein d'une plaine ingrate et démesurée.

Une pionnière, Marie-Anna l'est assurément, elle aussi, incarnant le type-même de la self-made woman des temps modernes : par sa profession, tout d'abord, car très rares sont les jeunes filles qui, à son époque, auraient osé quitter leur famille pour mener la vie nomade d'une institutrice de campagne, logeant parfois dans de misérables cabanes ; par son œuvre, ensuite, car elle est l'une des seules femmes écrivains à avoir évoqué, à l'écart des modes littéraires et des courants idéologiques de son temps, la dure condition des pionniers dans l'Ouest ; par ses activités agricoles également, en s'établissant à plus de cinquante ans, sur une terre qu'elle se mit en tête de défricher de la même façon que ses grands-parents, un siècle plus tôt ; par son mode de vie, enfin, car féministe avant la lettre, elle n'hésita pas à briser un mariage manqué et, à travers toute son œuvre, prône l'égalité des sexes dans le partage des tâches quotidiennes.

Mais si Marie-Anna décida, à la fin des années 1940, de se lancer dans la grande aventure de la création littéraire, c'est avant tout dans le but de rétablir l'entière vérité sur l'histoire de la famille Roy, trahie, selon elle, par les récits romancés de Gabrielle : Rue Deschambault (1955), La Route d'Altamont (1966), et même par son autobiographie, La Détresse et l'Enchantement (1984).

Quoique douée d'imagination et auteur elle-même de romans révélant un certain sens de la psychologie, du détail précis et concret, et des descriptions de la nature, elle condamne, en effet, toute fiction, toute fantaisie, toute invention, et confond, en matière de littérature, réalité et vraisemblance.

Cette vaste entreprise psychanalytique tourne vite à l'obsession chez Marie-Anna et, pendant quarante ans, elle nous livrera les épisodes d'un feuilleton à multiples rebondissements, mettant en scène les relations passionnelles qui, tour à tour, unissent et déchirent les divers membres de la famille. De la même manière, s'acharne-t-elle à détruire l'image de sa sœur Gabrielle, idéalisée par les médias, qu'elle accuse, non seulement d'avoir déformé la réalité des faits, mais déchiré ses propres manuscrits et dérobé plusieurs de ses thèmes romanesques.

Les dernières années de sa vie, Marie-Anna a semblé toutefois revenir à une plus juste mesure, à de plus nobles sentiments. Dans de nombreux manuscrits, demeurés pour la plupart inédits, elle s'est attachée à demander pardon à Gabrielle, disparue en 1983, et, l'heure de la mort approchant, a fait le point sur son existence, s'abandonnant aux regrets et aux remords.

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Plus qu'un grand écrivain, Marie-Anna Roy est un phénomène exceptionnel dans la littérature : à 102 ans passés, en dépit de sa cécité et de difficultés pour se déplacer, elle continue à écrire ses souvenirs, inlassablement, dans de petits cahiers d'écolière qu'elle orne de citations en latin et en anglais.

Je l'ai rencontrée pour la première fois le 2 juin 1992 au foyer Valade, à Winnipeg. Émouvante petite vieille, lucide et douée d'une prodigieuse énergie, citant de mémoire de passages entiers de son œuvre, des auteurs classiques et des poèmes du terroir. Tout son être respirait la littérature, ayant consacré sa vie à celle dont elle ne parlait jamais qu'en termes religieux, comme inspirée, et ravivée la lumière tout au fond de ses yeux morts.

Certes, elle a beaucoup souffert et combattu, pauvre petite pionnière perdue au milieu de l'infinie prairie canadienne, abandonnée des siens, de la société et des cénacles littéraires. Mais qui, dans l'Ouest, à une époque où maints historiens font état de l'arriération et de la grossièreté des mœurs, aurait pu comprendre une personnalité aussi déconcertante et ambiguë que la sienne ?

Complexe, Marie-Anna l'était, en effet, et à plus d'un titre, échappant à toute tentative de classification, de normalisation : éprise de beauté, de vérité et d'absolu, n'a-t-elle pas mis un soin particulièrement mesquin à torturer sa sœur Gabrielle quarante ans durant ? Profondément chrétienne et croyante, n'a-t-elle pas encensé le zèle apostolique des prêtres pour mieux dénoncer, par la suite, leur ingérence dans la vie privée des paroissiens ? Autodidacte et femme en avance sur son époque, n'a-t-elle pas vécu dans l'éternelle nostalgie des premiers temps de la colonisation ? Réactionnaire et rebelle dans son mode de pensée, n'a-t-elle pas opté pour un style d'écriture classique, dépourvu de toute innovation technique ? Les contradictions abondent dans ce parcours impressionnant et hors du commun.

Toutefois, Marie-Anna peut se féliciter d'avoir conservé, tout au long de sa vie, une foi inébranlable en la pérennité de son œuvre, dont les critiques s'accordent enfin, aujourd'hui, à reconnaître la valeur historique et documentaire, et qui vient de passer à la postérité. Vibrant et vivant exemple de ce magnifique « esprit pionnier » dont on espère qu'il soufflera encore pendant des siècles à travers l'immense prairie de l'Ouest.

NOTES

1. Troisième des enfants Roy, Anna (1888-1964) enseigna quelques années puis épousa Albert Painchaud, un menuisier avec lequel elle vécut à Saint-Vital, un quartier francophone de Winnipeg. N'étant guère heureuse en ménage, elle mena une existence quelque peu mouvementée avant de se retirer chez ses enfants. Elle mourut d'un cancer à Phœnix, en Arizona.

2. Septième des enfants Roy, Bernadette (1897-1970) entra dans la congrégation des Sœurs des Saints-Noms de Jésus et de Marie (SSNJM), sous le nom de « Sœur Léon-de-la Croix ». Elle était institutrice et professeur de diction. Elle mourut, elle aussi, d'un cancer.

3. Originaire de Saint-Isidore de Dorchester (Québec), Léon Roy (1850- 1929) immigra dans sa jeunesse en Nouvelle-Angleterre (États-Unis), puis au Manitoba. Il eut une existence rude et sa mise à pied d'œuvre, en 1915, occasionna des difficultés économiques dans sa famille.

4. Originaire de Saint-Alphonse-de-Rodriguez (Québec), Mélina Landry (1867-1943) immigra dans son enfance au Manitoba puis épousa Léon Roy en 1885. Elle éleva une famille de onze enfants, dont trois moururent en bas âge.

5. C'est cette maison que Gabrielle Roy a immortalisée dans Rue Deschambault.

6. Marie-Anna est toujours demeurée très discrète sur cette union, mais dans la nouvelle «Pour empêcher un mariage» (Rue Deschambault), Gabrielle Roy décrit les efforts que la mère de son double, Christine, déploie pour tenter de détourner sa fille aînée de son projet. Voir aussi François Ricard : Gabrielle Roy, une vie, Éditions Boréal, Montréal, 1996.

7. Auteur de Marie-Anna Roy, une voix solitaire, Éditions des Plaines, Saint-Boniface, Manitoba, 1992.

8. À vol d'oiseau, inédit, p. 15.

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint


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