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ISMÈNE TOUSSAINT

« LE SOUFFLE DE LA TERRE », UNE ÉTUDE SUR LE VENT DE FRANÇOISE BOIXIÈRE, ÉCRIVAINE ET POÈTE BRETONNE (MAI 2012)

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Aquarelle de Françoise Boixière

LE SOUFFLE DE LA TERRE

UNE ÉTUDE SUR LE VENT DE FRANÇOISE BOIXIÈRE1 (MAI 2012)

J’habite en Bretagne, une contrée que le vent, phénomène climatique qui m’accompagne depuis ma prime jeunesse, balaie en toutes saisons. Les hommes sont plus sensibles aux traits dominants du territoire où ils vivent : un montagnard à la neige, un méditerranéen au soleil et un Breton à la mer et au vent… J’ai gardé dans un coin de ma mémoire les tonalités variées de ses chants, différentes en fonction des saisons, du jour, de la nuit et des reliefs où il prend son souffle. Dès l’enfance, bien au chaud sous mon édredon, j’ai tendu l’oreille pour entendre ses symphonies.

D’un bout à l’autre du monde, le vent joue sur des partitions distinctes, mais dans mon environnement, je n’en percevais que deux, représentatives de l’Armorique : celle de l’océan (Armor) et celle des bois (Argoat), la mesure qui m’a le plus touchée. Mes voyages m’amèneraient plus tard à découvrir des musiques différentes : les envolées de dunes du Sahara marocain, les échos arides du désert du Thar au Rajasthan ou les résonances des montagnes d’Ecosse, toutes surfaces vierges où le vent se libère des obstacles. Cependant, les langages aériens qui me restent les plus accessibles sont celui du souffle marin et celui des vibrations dans le feuillage des forêts.

Né de la rencontre entre l’air chaud et l’air froid, le vent laboure les eaux et se charge de leur force vive qu’il déverse en pluie sur les côtes. Il se nourrit du grondement des vagues, le module et l’amplifie pour occuper l’espace. Son nom varie en fonction de sa puissance et de l’instant où il prend corps. Vent du large, grain, coup de chien, noroît d’hiver soufflant du nord-ouest, risée d’été ou brise maritime, il accompagne le moindre ressac et donne son assise à l’envol des goélands. Il creuse à la lame la base des falaises pour élargir la conque des grottes marines où sa voix, prisonnière de la roche, enfle démesurément. Il est à l’origine de la sonorité de notre monde et joue de la vague et du récif comme d’instruments naturels. L’oiseau de mer, le premier à l’entendre, se met d’instinct à son écoute.

L’oiseau fait silence

pour saisir le chant du monde

au flanc de la pierre.

Le marin égaré au large ne peut que se plier à sa volonté et le promeneur attardé sur la grève n’a d’autre choix que de lui confier son propre souffle. Nul n’avance dans le sens contraire du vent. Fortifié au contact des eaux, il finit toujours par s’en séparer pour poursuivre son voyage à l’intérieur des terres.

Sa rencontre avec la lande ne ralentit pas sa course. Le sifflement dans les ajoncs, dans les genêts ou la bruyère altère à peine l’intensité de la symphonie. Les plantes et les animaux se couchent à leur tour sous l’emprise de la tempête.

Dans la nuit d’hiver,

le vent déchaîné,

plie la nature à son gré.

L’arbre a le pouvoir de moduler ses chants. Les ramures accordent leurs voix au diapason de l’air en mouvement et chaque essence possède son propre timbre. Le vent révèle la gravité du chêne, la mélodie des sapins, le son flûté des bouleaux, le grelot des trembles, les arpèges des châtaigniers. Cet orchestre naturel s’accorde au rythme des saisons, à l’alternance du jour et de la nuit, au passage du temps. Le son particulier du vent dans les branches, à certaines heures, annonce l’ensemble des cycles de notre environnement terrestre : la pluie, l’approche du soir, l’arrivée de l’automne, etc. Il suffit d’être à l’écoute pour s’imprégner de ce savoir accessible aux êtres vivants. Chacun peut alors acquérir le pouvoir divinatoire de l’animal et calquer son rythme interne sur celui du vent dans les arbres.

L’averse annoncée

s’en remet aux trémolos

du vent dans les branches.

La forêt devient le plus grand orchestre de l’univers. A l’approche d’une tempête, les feuillages s’éveillent d’abord en frémissements légers, puis en une respiration de plus en plus ample. Au fur et à mesure que la puissance du vent augmente, la voix des arbres enfle jusqu’à occuper tout l’espace. Chaque essence possède sa propre tonalité. La moindre brise anime les résineux et les bois légers comme le peuplier ou le tremble, sensibles aux plus petites variations de l’air. Une risée d’été suffit à déclencher le chant de ces arbres : un timbre un peu acidulé pour les bois légers, une complainte plus profonde pour les résineux. Les sapins retiennent dans leurs aiguilles les échos de la pluie et les restituent au premier souffle. Cette sensibilité à l’air et au son s’adapte parfaitement aux atmosphères d’automne ou d’hiver.

La mélodie des sapins

se nourrit du vent

pour chanter l’hiver.

Les variétés de feuillus plus lourds et mieux enracinés dans la terre, comme le chêne ou le hêtre, réagissent moins vite aux stimulations aériennes. Avant qu’ils ne commencent à s’agiter vraiment, le vent a déjà atteint une force conséquente. Mais une fois qu’ils se manifestent, leurs accents pénétrants et graves s’imposent aux végétaux qu’ils dominent souvent par la taille et par l’âge. Tous les membres de l’orchestre sylvestre se mettent alors au diapason du souffle et la symphonie saisonnière peut battre son plein.

Au chant s’ajoute bientôt la danse. La chorégraphie elle-même diffère en fonction de l’essence mais aussi selon les saisons. La variété de mouvement des branches dépend d’un certain nombre de critères : la consistance du bois, plus ou moins dense suivant l’espèce (un chêne centenaire ne bouge pas avec la même souplesse qu’un jeune bouleau) ; la présence ou l’absence de feuilles ; la caducité ou la persistance du feuillage.

Certaines nuits de rafales, la puissance du vent s’emballe et gravit l’échelle de Beaufort jusqu’à atteindre des vitesses de 100 km/h à l’intérieur des terres. Les dégâts sur la sylve peuvent être considérables, surtout à l’équinoxe de septembre, quand le bois encore gorgé de sève se casse comme du verre et que l’épaisseur du feuillage facilite la prise du vent dans les ramures. Plus tard dans la saison, de violentes tempêtes comme celle qui sévit sur le nord de la France les 26 et 27 décembre 1999, à la charnière de deux siècles, restent tristement célèbres. De nombreuses forêts tempérées en portent encore les stigmates.

Les bois malmenés

perdent leurs racines

dans les corridors du vent.

Mais la violence destructrice du vent est compensée par son pouvoir pollinisateur et son rôle primordial dans le cycle de la vie. Accompagné de la pluie, il transporte les pollens, les graines et les hélices pour en fertiliser le sol et créer d’autres forêts. Les feuilles qu’il arrache à l’automne se mêlent à la terre pour former l’humus et alimenter les racines, les champignons, les larves enfouies dans la mousse en attendant de devenir insectes. Les glands, les noisettes et les châtaignes qu’il détache des branches deviendront à leur tour des arbres ou iront nourrir les écureuils venus s’approvisionner pour l’hiver.

Les transports du vent

fécondent la terre

où se perpétue la vie.

Après avoir fertilisé la terre, le vent poursuit sa course pour façonner les paysages. D’un rivage à l’autre ou de forêts en déserts, il imprime sa marque et module ses accords. Il s’attarde aux cimes des Highlands, les hautes terres d’Ecosse, que viennent lécher les lochs. Leurs eaux reflètent les variations incessantes du ciel et, sous l’impulsion du vent, passent en quelques secondes d’un gris doux à un gris plombé agité de remous. Affranchi des forêts que les hommes ont depuis longtemps rasées, le vent hurle une mélopée sauvage au versant des montagnes que dévalent des torrents impétueux. Ici, la présence humaine semble proscrite. Seules les ruines de quelques crofts éboulés (les fermes traditionnelles des Highlands), témoignent encore du passage de l’homme sur ces terres devenues aujourd’hui le paradis des aigles, des cerfs et des moutons courant à flanc de montagne. Une symphonie des origines s’écrit dans le souffle libéré, chantée par les langues multifides de la Mer du Nord enfoncées jusqu’au cœur de la pierre.

Aux confins des hautes terres,

la force du vent

atteint des sommets.

Mais il ne s’arrête pas en si bon chemin et se libère de toutes ses entraves pour modeler dans les déserts des dunes mobiles aux tons ocre ou orange. Il se lève avec la nuit marocaine, creuse les fonds de sable dans un froissement de soie et glisse sur les volumes à nu, déroulés jusqu’à un horizon instable, sans cesse repoussé. Aucune végétation ne retient son élan et il affûte ses hurlements sur un infini volatile, seulement deviné. Sous son souffle, fleurit la rose des sables aux reliefs arachnéens et émergent les coquillages fossilisés qui peuplaient au paléolithique les mers d’avant le Sahara. Le vent redessine le squelette des océans et entraîne jusqu’à la limite du possible l’hégémonie du sable. Il contourne les oasis aux ceintures de palmiers pour s’ébattre à nouveau librement dans les regs, vastes étendues minérales émaillées de pierres et de khettaras, anciens canaux d’irrigation vaincus par un désert toujours plus gourmand, toujours plus nomade.

À l’aube, parfois, il se soumet au lever du soleil qui nimbe le sable de nuances rose et or. Il se tait quand la brume absorbe les premiers rayons, le temps d’un toucher délicat, au moment précis où le ciel répond à l’or et au rose du désert. La lumière qui rebondit d’une colline à l’autre caresse et blondit leurs formes pleines, telles que les a façonnées la mouvance de l’air. Et chaque jour, leur arrondi se modifie.

Le burin du vent

cisèle à la nuit

la fugue en avant des dunes.

Au Rajasthan, dans le nord de l’Inde, le désert du Thar offre son aridité dorée au vent qu’il apprivoise. L’écoulement du temps épouse alors la sérénité des lieux, proches d’une nature des débuts du monde. Il s’immobilise devant l’astre rouge du soleil couchant, englouti en quelques secondes par la voracité de l’horizon. Un sable d’or gris crêté d’une maigre végétation reflue sous son chant apaisé. Il accompagne les rituels des paysans tranquilles, riches de l’amitié des modestes troupeaux. Il aiguillonne la course des dromadaires, pressés de rentrer au bercail et allume dans les yeux des enfants des étoiles de curiosité. A l’approche du soir, son appel d’air chaud célèbre l’osmose originelle entre l’homme, l’animal et le végétal, telle qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

Au déclin du jour,

le vent réécrit

la symphonie du vieux monde.

Régulateur des différences de pressions nées de la dilatation et de la compression des masses d’air chauffées par le soleil, le vent se décline sur tous les tons. Courant compensateur, il s’adapte au terrain et aux diversités thermiques pour se plier à la configuration des latitudes et des reliefs. Pluri-identitaire, il change de nom suivant l’hémisphère, le pays ou la région. La seule évocation de quelques-uns de ces noms constitue déjà un voyage :

Blizzard glacial du Grand Nord

Chinook « mangeur de neige » des Montagnes Rocheuses

Nordet cinglant du nord-est de la France

Foehn alpiniste, descendu des Alpes

Pyrn du Haut Danube

Tramontane aux traversées pyrénéennes

Autan blanc chaud et sec de Toulouse, autan noir pluvieux d’Espagne

Mistral turbulent de Méditerranée

Harmattan aux échos de sable, né dans le désert du Sahara

Khamsin ou sirocco nord-africains, qui soufflent de l’Afrique vers la Méditerranée

Shamal estival du golfe persique

Mousson gonflée des pluies de l’Asie méridionale

Alizés réguliers, familiers des deux hémisphères

Zéphyr tropical aux douceurs sucrées

Quels que soient son nom et sa contrée d’origine, le vent demeure le souffle de la terre, son haleine et ses modulations les plus audibles. Sa voix infléchie aux reliefs et aux composantes du terrain (creux, arbres, monts, vagues…) a inspiré à l’homme un de ses arts les plus accomplis : la musique.

Une légende aborigène raconte que les femmes d’une tribu, en allant chercher du bois pour le feu, entendirent un son étrange au moment où le vent se mit à souffler. Intrigués, les membres de la tribu cherchèrent d’où venait le bruit et quand ils comprirent qu’il était produit par le sifflement du vent passant à travers une branche morte, ils se dirent qu’ils pourraient le reproduire eux aussi. La Terre d’Arhem, en Australie, est la contrée d’origine du tout premier instrument à vent conçu par les humains : le dijeeriddo. Cette longue trompe multi-millénaires, fabriquée dans un tronc d’eucalyptus à l’intérieur rongé par les termites et à l’embouchure façonnée avec de la cire d’abeille, donne le rythme des danses cérémonielles et accompagne les chants profanes. La musique du dijeeriddo possède également des vertus curatives qui pénètrent l’esprit et génèrent l’unité intérieure pour l’individu comme pour le groupe. L’instrumentiste accompli, dont la formation peut prendre toute une vie, utilise la technique de la respiration circulaire qui permet d’inspirer tout en émettant le son.

La respiration sacrée

des ressources naturelles

purifie l’esprit

Très vite, l’homme chercha à imiter les chants magiques du vent dans un morceau de bois évidé, un grand coquillage abandonné par la mer ou un bambou fendu en son milieu. Ainsi sont nés la flûte, les percussions et l’orgue, au hasard des symphonies éoliennes.

Un jour, l’homme a prélevé dans la nature des objets qu’il a façonnés pour les confier à la fantaisie du vent. Un de ces instruments les plus anciens, la flûte éolienne, fut conçu en Inde, dans une tribu d’agriculteurs-éleveurs qui parcouraient la jungle pour cueillir des herbes médicinales. Le musicien ne soufflait pas dans la flûte, fabriquée dans une tige de bambou décorée de motifs tribaux, mais la faisait tournoyer dans les airs. La force du vent sollicitée par la célérité du mouvement générait des sons qui allaient des graves, en tournant lentement, aux aigus, en tournant de plus en plus vite. A l’origine, l’instrument, outre sa fonction divertissante, avait aussi un rôle de protection et de reconnaissance, car il permettait aux bergers d’éloigner les animaux sauvages durant les déplacements de nuit, de rassembler les troupeaux de chèvres et de se reconnaître entre membres d’une même tribu.

C’est aussi en écoutant le vent frapper au hasard un objet naturel (branche, caillou…) contre un objet résonnant (tronc ou rocher creux) que l’homme a inventé les percussions. Ainsi apparurent les premiers idiophones fabriqués à partir de tubes de bambou, de sonnailles de noix ou de coquillages et autres tambours en bois creux dont le vent jouait à sa guise. L’homme s’aperçut aussi que plusieurs unités résonnantes, en se frappant mutuellement entre elles sous la poussée du vent, émettaient des mélodies intéressantes et il mit au point le carillon éolien. Dans la tradition chinoise ancienne, le rôle de cet instrument est de rehausser le niveau vibratoire d’un lieu par le son, de faire bouger son souffle pour améliorer la qualité de son énergie, c'est-à-dire sa parfaite osmose avec les forces de la terre, condition du bien-être pour l’individu qui y vit.

L’essaim des anciens

butinait le cœur

des chants éoliens.

Dès ses premiers pas sur la terre, l’homme a été touché par le sifflement du vent dans les herbes hautes, dans les arbustes et les grands arbres de la canopée. Plainte, harmonie, grincement, suavité ou violence du son ont très vite sollicité ses émotions et son sens du sacré, en un mot son humanité. Une simple fente aléatoire dans un grand bambou (ce végétal mélomane par excellence) malmené par la tempête, lui fit entrevoir une multitude d’harmoniques. Il repéra alors d’autres grands bambous, les équipa entre chaque nœud d’une simple fente sifflante et les associa entre eux. Un jour de grand vent, retentit la variété infinie des notes mélodiques d’un orgue éolien, allant des aigus brillants aux graves majestueux.

Le vent musicien

confie aux humains

le miel de ses mélodies.

Le vent se conjugue avec l’eurythmie des sons universels mais aussi avec l’impulsion du mouvement. Et parce que le vent est mouvement donc vie, il représente souvent aux yeux des premiers hommes le degré le plus élevé des manifestations terrestres, le symbole même de l’esprit naturel. Son invisibilité n’entame en rien sa puissance, la décuple au contraire et lui confère dans les mythologies fondatrices un rôle de messager. Il est le porte-parole du monde et détient le pouvoir de purifier, comme celui d’égarer ou d’anéantir. Ses voyages impalpables ont soufflé aux bardes, aux aèdes et aux griots les premiers mots de leurs poèmes. Il délivre d’un bout à l’autre de la terre toutes les nouvelles lointaines : celles des origines, celles des pays vierges comme des contrées civilisées.

Quadripartite, il donne parfois son nom aux quatre points cardinaux, angles représentatifs de l’environnement des êtres. Ainsi, chez les Chinois, qui l’ont baptisé « fang », le nord se dit « pe fang », le sud « lân fang », le couchant « si fang » et l’orient « tong fang ». Ils traduisent aussi joliment la locution « point cardinal » par la métaphore « fong ko » qui signifie « les cornes du vent ». De leur côté, les Romains désignaient à l’origine le vent froid du nord par le terme « boréal » devenu par la suite le nord lui-même et le vent desséchant du sud par le terme « austral », qui a donné son nom au midi.

L’épopée des origines

vibre à l’unisson

des accords du vent.

Pour les Dogons, peuple de cultivateurs du Mali et du Burkina-Faso, l’élément « air » est représenté matériellement par le vent, le souffle, le tourbillon et de façon abstraite par la fuite du temps, la vanité de la vie, mais aussi la vie elle-même. Chaque homme est le parent naturel d’un des quatre éléments fondamentaux et son équilibre vital repose sur la connaissance qu’il développe de ce parent naturel. Beaucoup de familles portent ainsi le nom de leur élément représentatif pour s’identifier pleinement à lui. En langue mooré, le patronyme Segbo ou Sogbo, assez répandu chez les Dogons du Burkina-Faso, signifie le vent. Dans l’absolu, un des membres porteur du nom peut, le moment venu, se transformer en vent, travailler avec l’aide du vent ou se venger grâce au vent, car il incarne réellement le vent.

La corrélation intime entre l’homme, l’élément et l’animal influe pleinement sur l’environnement immédiat et les composantes concrètes de l’existence tribale, de sa nourriture à son identité.

« La région géographique dans laquelle on vit a, selon les Dogon, une influence sur la formation de la personne. Les quatre éléments qui caractérisent cette région, c’est-à-dire la qualité de la terre, la quantité d’eau, l’ensoleillement et les vents dominants, déterminent la nature de la faune et de la flore, donc de la nourriture qui en est tirée. Il y a une profonde imprégnation de l’homme par son milieu naturel et un continuel échange entre le corps et le cosmos. En consommant le mil qui pousse dans une région donnée, les gens qui l’habitent assimilent les quatre éléments de cette région et renouvellent ceux qui composent leur corps, ce qui a une influence non seulement sur le corps lui-même, mais aussi sur le caractère et d’une façon générale sur l’identité, ainsi d’ailleurs que sur la « parole » de l’individu, toujours étroitement liée aux composantes de la personne… (Geneviève Calame-Griaule)2

Le sol sous le vent

nourrit l’entité des êtres

pétrie dans la terre.

La représentation amérindienne de la Terre-Mère diffère peu de celle des autres peuples animistes. Pour eux, le vent nomade régule les humeurs des hommes et leur fait don de ses expériences et de ses voyages.

Les grands vents porteurs

confient aux oiseaux

l’évolution de la Terre.

Dans la doctrine des Sioux, les quatre « Vents » font le tour de l’horizon et combinent leurs influences pour déterminer la vie terrestre. Le vent, respiration cosmique et souffle de la Terre, devient le véhicule de l’âme ou de l’esprit mais aussi celui de la vie, car il alimente et purifie le sang, support interne de l’élément vital. Il représente ainsi le Verbe divin dont le souffle créateur a fait l’homme et sans son inspiration sacrée, l’humain n’existerait pas.

L’air et ses déclinaisons venteuses unit le ciel et la terre, attise le feu, soulève les océans et relie le corps à l’esprit. Messager des manifestations impalpables, lien essentiel entre le visible et l’invisible, il nourrit depuis les origines l’art et la spiritualité. Il est souvent un des personnages centraux des légendes indiennes. L’une d’elle raconte comment est né le premier inukshuk, cairn de pierres construit par les peuples inuit et yupik des régions arctiques de l’Amérique.

« Il était un jeune garçon qui vivait en harmonie avec ses parents. Pour lui la vie était merveilleuse car son père lui apprenait à chasser et sa mère le traitait très bien. Le soir, il dormait collé contre ses parents, sous les peaux d'animaux. Mais un jour, ses parents eurent un nouvel enfant, une fille. Le jeune garçon fut très malheureux de cette naissance, car ses parents s'occupaient un peu moins de lui, et le soir c'était sa petite sœur qui dormait à côté d'eux. Il devint de plus en plus morose et solitaire et un jour, le cœur remplit de haine, il décida de partir.
Il marcha longtemps jusqu'à une colline où vivait un chaman solitaire. Mais c'était un chaman méchant, qui n'aimait pas les hommes. Il accepta de prendre le
jeune garçon avec lui et de l'initier au chamanisme.
Quelques années s'étaient écoulées et avec l'initiation du mauvais chaman, la haine du jeune garçon envers les hommes avait augmenté. Un jour, il décida de se venger et de provoquer une grande tempête qui détruirait toutes les habitations. Il entama les incantations magiques et un terrible blizzard se leva du pôle nord et commença à déferler sur la banquise et les terres.
Pris de remords par les conséquences de sa magie, le jeune garçon voulut arrêter le blizzard, mais il n'existait pas de formule pour cela. Alors il monta sur la plus haute colline et ouvrit les bras en grand pour combattre le vent. La lutte dura toute la nuit. Au matin, le vent s'était arrêté mais le garçon s'était transformé en pierre. Ainsi naquit le premier inukshuk. C'était il y a bien longtemps. »3

Au Québec, plus précisément dans les Îles de la Madeleine, le pied-de-vent désigne joliment les rayons du soleil passant entre les nuages, pluie de lumière à contre-jour qui, selon la légende, annonce des vents forts. La tradition orale assure que « lorsqu’on voit un pied-de-vent, c’est le bon dieu qui descend sur Terre », preuve supplémentaire, s’il en est encore besoin que, depuis toujours, la symbolique aérienne revêt bien un caractère spirituel et sacré. Plus près de nous, en Bretagne, une expression gallèse - la deuxième langue ancestrale parlée dans cette région - traduit de façon imagée le même phénomène : « Les cordes tirent sur le soleil, pluie et vent ne sont pas loin. » 

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© Michel Boixière


Les cordes tirent sur le soleil,

Hissant les vents du lendemain,

Ouvrant des vannes de lumière

Qui s’écoulent sur les chemins

En un joyau imaginaire

A offrir aux âmes en éveil,

L’instant venu.4

Au carrefour de deux cultures et de deux civilisations, les Métis du Canada, descendants naturels des premiers pionniers européens et des Indiennes, ont su traduire en poèmes originaux leur propre vision du vent.

La Nation métisse a donné naissance à des poètes contemporains, particulièrement attachés à leur double origine. Ces auteurs, dignes héritiers d’une civilisation en prise directe avec la nature, mettent en avant dans leurs œuvres leur profond respect de la terre et des éléments de leur environnement, dont bien sûr le vent. Ainsi chantent leurs voix nomades à travers l’espace.

Un vieux vent

un vieux vent tout perclus

réfugié dans sa dignité

au fond d’une caverne

est réapparu soudain

dans

un grand transport

de métamorphose

pour t’emporter

dans sa vision

de part

et d’autre

du glacis

de l’horizon

en jonglant

avec la soie

des assiniboines

et le losange

de ta naissance

Jean Morisset5 (Tessirom, 4 mars 1996)

à l’artiste de la mastigouchie

pétrissant de la même paume

et la pierre et le pain

sous la connivence des sapinages

et des hivernages inspirés

ce texte est dédié

Un grand vent chaud

concupiscence en haleine

déclaration en rafales

éméché ébréché

saoul d’amour

et d’appétence confuse

un grand vent chaud

s’ébroue en cavalant

aux quatre coins du firmament

et saisit la mastigouchie

par la crinière

percutant les troncs

déracinant les neiges…

alors que fumige

la piste des chevreuils

que bondissent

les nuages feuillus

et dévalent

les grands sapinages

sous la bourrasque

des trembles ricaneurs

alors que sirote

le bruissement

des résineux pulpeux

sève à la lèvre

et que méditent

les bétulaies

fines et esseulées

devant les merisiers impassibles…

survivant de sa propre histoire

tel le vieux mât du vaisseau

peau éraillée écorce rocailleuse

seul résiste sans broncher

l’érable à trois têtes

sur les cinq bras de la destinée

un héron écarlate

traverse le ciel

un faucon pèlerin

taciturne pantelant

se laisse dériver

au gré de la survivance

un loûne huant hurle

sur la houppe de l’espace

sans oublier sans oublier

la touffe de fougères voluptueuses

nourries de tous les sous-zéros

de l’humanité en hivernement

un grand vent chaud

palpitant haletant

fait brusquement

tournoyer tous les automnes

sous les jets

de lumière en transgression

pour aussitôt entonner

son chant de gloire

et pousser d’un jet

le cri de la victoire

«le lac vient de caler

le lac vient de caler»

et moi qui vous parle

depuis le socle de la clairière

à mille fardoches

et la loge des bois

ronds tout horizon

faisant les océans chavirer

je vous envoie

le salut de la première fleur

et reprends du même empan

la route des grandes

parturiences du polaire

et des amours

du soleil de minuit

Jean Morisset (Tessirom, Mastigouche, 19 avril 2004)

« Le vent de mon pays au creux de son cou a vaporisé un flacon à la main un parfum d’air salin et c’est dans Charlevoix qu’il utilise ce parfum-là auquel mon enfance tout entière a été bridée et qui m’a emportée au-dessus du fleuve Saint-Laurent de ses marées des marsouins rebondissant au-dessus des eaux tels de géantes écumes parées de blanches plumes j’ai encore mes narines au creux de son intimité saline et des ivresses folles qui m’enfoncent dans ce paradis perdu la robe du suroît toujours bien ajustée à mes hanches ressemblait à une voile que ne retiendraient plus ses gréements sans que je ne m’en soucie le moindrement elle virevoltait gaiement autour de moi j’en arrivais à force de fixer ces différentes femmes ces diverses roses des vents à les matérialiser sous mes yeux à les imaginer parfaitement et je suivais dans l’herbe dans les mouvements brusques ou doux du sable dans les vagues l’une à l’autre enlacées dans les futaies auxquelles les branches au ciel se mariaient les différents visages esquissés les silhouettes alanguies sévères ou coléreuses qu’elles prenaient et que du bout des doigts lentement je caressais et mes regards sans compter je leur offrais par immenses bouquets de contemplation

elles me consultaient j’opérais chacune à vent ouvert lorsqu’elles se transformaient avec tant de violence que déjà je soupçonnais sur leurs corps leurs organes blessés les coups qu’elles avaient reçus ainsi de la mousson qui a été enlevée par trafic météorologique et qui s’est retrouvée dans mon pays à force par les humains d’être battue de même que toute la nature comment se faisait-il que je les retrouvais à bord de conteneurs sur des navires d’acier alors qu’on les déchargeait à mauvais port l’enfant en moi s’interrogeait et s’interroge encore

l’enfant me redemande sans cesse pourquoi les attelages de papillons existent de moins en moins l’arpenteuse du trèfle l’amiral le baltimore et le bleu porte-queue de même que les attelages d’abeilles par lesquels sur les ailes des vents charlevoisiens je me laissais emporter »

Marie Cholette6 (Québec, le 29 mars 2012)

Ainsi s’achève l’épopée du vent

qui continuera de souffler longtemps sur nos absences

quand la terre ne sera plus qu’un souvenir,

quand nous ne serons plus que molécules sans mémoire,

quand nos oreilles fermées ne percevront plus ses messages.

Il continuera de sculpter des paysages,

d’enfanter des rêves, des envies d’évasions, des nuages

et aussi quelques naufrages,

bien après la fin de nos temps.

Vent enlumineur d’aurores,

porteur du premier langage,

ignorant le silence,

que ton verbe profond poursuive sa course dans nos esprits

car tant que nous entendrons tes escapades,

nous resterons en vie.

 

NOTES

1. Née dans un petit village des Côtes d'Armor (Bretagne), Françoise Boixière est titulaire d'une maîtrise en littérature médiévale française et exerce les fonctions de documentaliste au Centre d'Information et d'Orientation de Saint-Brieuc (CIO). Elle a publié de nombreux ouvrages aux Éditions de l'Orée, http://www.l-oree.org : des romans (La Mémoire embaumée, 2006 ; L'Insomnie des abeilles, 2008 ; Le Secret de la buse, 2010 ; Le Courage du lièvre, 2012), des recueils de poèmes (Des Pas sur le sable - Des rives, suites poétiques, 2002 ; Le Voyage du saumon - Le Chemin du Nord, 2004 ; Un Vent d'étoiles, 2009 ; De Brocéliande à l'Océan-Randonnées poétiques, 2011), des nouvelles et des récits de voyages. D'une grande richesse d'images, ils puisent le plus souvent leur inspiration aux origines mêmes de la nature et dans les mythes fondateurs de la Bretagne, révèlant également une fine connaissance de la psychologie de nos contemporains.

2. Voir le site : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_1996_num_66_1_1096) :

3. Voir le site : http://www.inuitartofcanada.com/france/legendes.htm

4. Armor la Légende des Ciels, poème : Françoise Boixière - photo : Michel Boixière.

5. L'un des plus importants écrivains et poètes métis contemporains, Jean Morisset, dit «L'Homme aux racines de vent» en raison de sa passion pour les voyages et pour son coin de pays, Saint-Michel de Bellechasse (région de Québec), enseigne la géographie à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM). Il est l'auteur d'une œuvre visionnaire aux accents très personnels, d'un lyrisme puissant, le plus souvent inspirée par le déracinement des Autochtones, en quête de leur langue première et de fusion avec la nature : L'Homme de glace. Navigations et autres géographies (1995), Louis Riel, poèmes amériquains (traduction du poète brésilien Mathias Carvalho, 1997), Récits de la Terre première (2000), Amériques. Deux Parcours au départ de la Grande Rivière du Canada. Essais et trajectoires (avec Éric Wadell, 2000), Visions et visages de la Franco-Amérique (avec Éric Wadell, 2001), Suite polaire pour un bayou en liesse (liminaire de Nancy Huston, 2001), Marée-Lumière. Suite pour un fleuve en débâcle (2008), La Carte. Point de vue sur le monde (collectif, 2008).

6. Originaire de Québec, Marie Cholette a exercé les fonctions de terminologue et de lexicologue avant de se consacrer totalement à l'écriture. Romancière, nouvelliste, essayiste, elle est surtout l’une des plus importantes poètes québécoises contemporaines. Son écriture sans cesse renouvelée a été comparée par la critique à un « torrent », dont la richesse des images a contribué à revivifier les thèmes classiques de la poésie : la vie, la mort, l'amour, la guerre, la souffrance des femmes et des minorités (Lis-moi comme tu m’aimes, 1975 ; Les Entourloupettes des entourloupettes, 1979 ; Chorégraphies, 1989 ; Êtres croisés, 2004). Revenue aujourd'hui à ses racines autochtones, son inspiration tend à se confondre avec une quête d'harmonie avec la Mère-Terre et tous les éléments de la nature : Les Onze Nations, une mort lente, 2008 ; Ouvre-moi ton cercle de plumes, à paraître.

Tous mes remerciements à Mme Ismène Toussaint, auteure française et canadienne, qui m’a mise en relation avec les poètes métis. Elle a écrit entre autres Louis Riel, le Bison de cristal (Éditions Stanké, Montréal, 2000), Louis Riel, Journaux de guerre et de prison (Stanké, 2005), Gabriel Dumont, Souvenirs de résistance d'un immortel de l'Ouest (avec Denis Combet, Éditions Cornac, Québec, 2009).

Quelques sites à consulter pour mieux connaître son œuvre et son engagement pour la cause de la Nation Métisse :

http://www.ismenetoussaint.com/

http://www.ismenetoussaint.ca

http://www.louisriel.org

 

 

 

© Françoise Boixière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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