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ISMÈNE TOUSSAINT

«ME PERDRE EN CE PAYS», UN RECUEIL POÉTIQUE DE CHRISTINE DELCOURT», PAR ISMÈNE TOUSSAINT, JOURNAL LA LIBERTÉ, FRANCE (1989)

                                                                                                             
                                                         «Les derniers jours de l'enfance», par Cécilia Beaux (1884)
                                                                           

                 «ME PERDRE EN CE PAYS», UN RECUEIL POÉTIQUE DE CHRISTINE DELCOURT1 

                                                         PAR ISMÈNE TOUSSAINT, LA LIBERTÉ (1989)

Le pays que Christine Delcourt nous invite à découvrir dans ce onzième recueil de poèmes2, c'est Vertus, un petit village sis au cœur du vignoble champenois3, où elle a passé une partie de sa jeunesse. Mais c'est aussi l'enfance, que la poète âgée de vingt-neuf ans éprouve encore aujourd'hui quelque peine à quitter. «Ouvrant l'album de mémoire»«les papillons épinglés retroussent leurs ailes» , Christine Delcourt exhume les photographies jaunies du souvenir.  Sur le ton d'une douce nostalgie, sans jamais céder à la sensiblerie ni à la mièvrerie, elle évoque les rires et les courses folles dans le grenier des grands-parents en compagnie des cousins et des cousines ; les parties de cache-cache avec d'imaginaires lutins noirs, «sombres diables à l'affût» ; les bombardements à coups de prunes et les inlassables chevauchées  sur la manivelle «haletant de chaleur». Temps béni de la prime enfance encore «ignorante des venins de la vie». Temps des premières convoitises aussi : l'atelier fermé à clé où les outils «rabotaient nos envies affamées» ; le domaine interdit du voisin où «l'herbe était plus haute, les arbres plus tentaculaires, les fruits plus rouges.»

Mais déjà s'envolent les «mirages» de l'enfance «aux yeux vagabonds» pour laisser place à cet âge perdu que l'on appelle l'adolescence. Si certains vers font beaucoup pensé à Arthur Rimbaud, la poète trouve néanmoins des accents tout personnels pour décrire ses premiers émois de femme, «le corps offert à l'édredon» ou ses premiers rendez-vous amoureux près de la rivière où «affleurent mille nénuphars à fleur d'eau trouble». Le même souffle de sensualité traverse encore les images qu'elle utilise pour peindre sa découverte de la nature, des êtres, des animaux, «le lézard bavard murmurant  aux pierres ensoleillées» ou l'araignée «brodant sa toile à mes oreilles», et même sa vocation d'écrivain née au hasard d'un grenier, un jour qu'elle « appelait les forces telluriques en ses veines».

Dans un genre tout différent, le troisième volet du recueil offre la visite d'une charmante demeure morbihannaise4 de caractère, appartenant à deux amies anglophiles de l'auteure. «Aux lisières de l'horizon», la petite lumière d'une lanterne accueille le lecteur-Petit Poucet ou «l'hôte de passage». Comme au cinéma, nous découvrons l'extérieur puis l'intérieur de cette gothique longère que n'aurait pas renié le poète Byron. Dans le jardin, les mots de Christine Delcourt jaillissent en un bouquet impressionniste évoquant les tableaux de Sisley ou de Whistler : «broussaille de songes enfantins», «farandole des capucines»... Puis c'est sur une suite de miniatures ciselées et colorées que s'ouvrent  la fenêtre en ogive gardée par la «pipistrelle au bouquet de roses séchées»,  le salon «hanté par les fantômes» d'écrivains disparus, la bibliothèque «fleurant le cuir et le whisky irlandais», la cuisine avec «ses tartines aux hanches de pain, cœur de miel»... Quelques  expressions anglaises ajoutent une touche très british à l'ensemble, cependant que le recueil se clôt sur une note de regret, par un adieu aux amies, «fraternelles et complices».

Article paru le 14 janvier 1989 dans La Liberté, Saint-Brieuc, France.   
                                                                                                                                 
                                                                     
                                                           Le village de Vertus, en Champagne
                                                                                 

NOTES

1. Christine Delcourt (1959- ). Poète, diariste et fonctionnaire française. Née à Reims (Champagne-Ardennes), elle est titulaire d'un Diplôme d'études supérieures spécialisé (DESS) fonction formation, ainsi que d'un master d'auditeur public, et exerce actuellement les fonctions d'inspectrice des services du ministère de l'Écologie, à Paris. Adolescente prodige, elle fut primée dès l'âge de quinze ans pour ses poèmes et publia son premier recueil à dix-huit ans : Pierre tombale (1977). Il fut suivi d'une vingtaine d'autres qui, dans une écriture aux images très modernes, personnelles et sensuelles, célèbrent l'amour de la femme (Bréviaire de féminins itinéraires, 1982 ; Femmes F... âmes, même année ; L'Orage d'aimer, 1989 ; Servante et maîtresse, 2009), l'érotisme (L'Étoile cardinale, 2000 ; Écrire au Corps, 2009), la région natale (Me perdre en ce pays, 1987) ou bien encore la Bretagne, pays d'adoption (Roz an tremen, 1984 ; Poésie en Bretagne, anthologie, 1986 ; Bara Mor, 1993). Depuis quelques années, elle s'oriente vers une prose poétique parcourue d'une veine surréaliste (Bûcher de Jehanne, 2003 ; Brueghel, le moulin et la croix, 2013), tout en se consacrant à son journal intime. Récipiendaire de plusieurs récompenses importantes (Prix Froissart, 1982 ; Ordre de Chevalier de l'Internationale des Arts et Lettres, 1983), collaboratrice à de nombreuses revues poétiques, elle a  été également accueillie dans une centaine d'anthologies et a eu le privilège d'être lue à la radio par de grands comédiens. 

2. Paru aux Éditions de la Bartavelle, «Les Farelles», 31 route de la Luye, 0500 Gap, France.

3. De la Champagne, région de l'Est de la France.

4. Le Morbihan est l'un des quatre départements de la Bretagne.      

 

 

 

 

© Ismène Toussaint - La Liberté -
Photo : mesballlades.com -


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