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ISMÈNE TOUSSAINT

« FANCY JACK CASADAMONT, LE «FRANKENSTEIN» DES ARTS PLASTIQUES », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (INÉDIT, 1992)


Création de Jack Casadamont 

FANCY JACK CASADAMONT, LE « FRANKENSTEIN » DES ARTS PLASTIQUES

PAR ISMÈNE TOUSSAINT (INÉDIT, 1992)1

Quel enfant, à Saint-Brieuc (Côtes d'Armor, Bretagne), n'aura rêvé d'avoir pour grand frère Jack Casadamont, cet artiste prolifique et inventif  dont les mains magiciennes savent si étonnamment faire surgir des jouets et des lutins ?

                                    UN PROFESSEUR NIMBUS EN PAPIER JOURNAL

En 1954, lors d'une grande fête populaire, madame Casadamont déguise son petit garçon de quatre ans en professeur Nimbus2 et l'exhibe, complètement enveloppé de papier journal, à la population de Bourges (région Centre de la France) qui applaudit à tout rompre.
Cet événement unique marque à jamais la mémoire de Jack qui, devenu adulte, vouera désormais son existence à « recouvrir et peindre tous les objets » qu'il trouve.

                                  UNE PASSION POUR LES ENGINS DE SCIENCE-FICTION

Admis dès l'âge de seize ans à l'École nationale des Arts appliqués de cette ville, « en raison de ses exceptionnelles qualités artistiques », précise l'un de ses anciens professeurs, le jeune homme poursuit de brillantes études, s'intéressant tout particulièrement aux maquettes de construction d'engins à la Jules Verne : sous-marins, avions, aérostats, zeppelins...

                                                          LE PEINTRE « COMMERCIAL »

Mais quelques années plus tard, c'est vers les Beaux-Arts qu'il s'oriente, exposant ses premières aquarelles lors de différentes manifestations de groupes et personnelles dans le centre de la France.

1972 le retrouve installé à Collioure (Pyrénées-Orientales), où il ouvre sa première galerie et acquiert une certaine notoriété en peignant essentiellement des paysages naïfs, fantastiques et humoristiques : minuscules forêts sur des nappes en bruyère, étendues enneigées peuplées de petits sapins, villages imaginaires perchés dans les nuages, châteaux féériques, et architectures cubiques grouillant de bonshommes à la Topor.

Pendant dix ans, les commandes d'illustrations de cartes postales, d'ouvrages, de pochettes de disques et même de statuettes affluent... et l'argent rentre dans les caisses.

                                                             LE ROI DES JOUETS

La trentaine marque un tournant décisif dans la vie de Jack Casadamont. Le peintre traverse une profonde crise intérieure. Va-t-il céder toute sa vie à la facilité en peignant des cartes postales en série pour touristes en mal de rêves ? Est-il donc condamné à exercer un art éphémère, commercial, dont le cœur ne bat qu'au rythme des modes et des caprices du jour ? Son nom ne risque-t-il pas de sombrer un jour dans l'oubli ?

Brusquement, il rompt avec son inspiration première et s'installe à Paris. Sous l'influence du célèbre Speedy Graffito et de son groupe de peintres « fantaisistes », il prend le pseudonyme de « Fancy Jack » et ouvre son propre atelier. Là, il va réaliser, à partir d'objets trouvés, usés ou détruits, de jouets morts ou de pièces électroniques momifiés dans la résine puis peints à l'acrylique, plusieurs centaines de figurines fantastiques, aux couleurs vives, couvertes de graphismes.

Une Statue de la Liberté béquillarde, la couronne de travers, la trogne rougeaude et goguenarde, règne en maîtresse sur toute cette cour des miracles en miniature, fourmillante de vie et de fluorescence : homoncules, Petit Poucet naïf, ogres à l'œil cyclopéen, bébés monstres, animaux, oiseaux, insectes, fées et princesses des temps modernes, gnomes, élémentaux, extra-terrestres, robots, OVNIS...

Pleins de poésie, d'humour grinçant et de fantaisie, ils semblent échappés de quelque gigantesque bande dessinée ou coffre à jouets. « Chaque pièce est unique », déclare fièrement le peintre en volumes.

Au bout de quelques années de vaches maigres, l'œuvre originale et surprenante de Fancy Jack connaît enfin le succès : les chanteurs Rita Mitsuko lui commandent les décors d'un clip vidéo musical ; les organisateurs du Centenaire de la Liberté en Peinture « enlèvent » sa Statue  qu'ils exposent à Paris, puis à New York (1986) ; enfin, le Petit Musée des Arts de la Rue d'Augusto le Saltimbanque promène désormais une vingtaine de personnages tout autour de la France.

                                                 LE BÂTISSEUR D'« ARCHITECTONES »

Fort de ces précieux encouragements, Jack Casadamont crée un second atelier à Orléans (région Centre) et laisse libre cours à son goût pour la féérie, le fantastique et la science-fiction.

Un jour, alors qu'il traverse bien tranquillement sa cour, une ville extraordinaire  surgit soudain de terre devant lui, puis disparaît... Cette vision fugitive, surnaturelle, donnera naissance aux « Architectones », palais de bois, mini-Atlantides et vestiges de civilisations imaginaires dressant la fantasmagorie de leurs toits de pagodes, de leurs tours, de leurs paliers et de leurs jardinets.


Fabuleuse  archéologie mentale, le rêve d'architecture fou d'un éternel enfant... Une série de peintures représentant l'intérieur de ces minuscules constructions complètera l'ensemble.

                                        LE « FRANKENSTEIN DES ARTS PLASTIQUES »

En 1987, les hasards de l'existence vont mener Jack Casadamont et sa femme Claudie, professeur de lettres classiques, à Saint-Brieuc.

Le peintre est tout d'abord accueilli par Danielle Lebreton, surnommée « La Dame de Fer » parce qu'elle sculpte à ses heures cet ingrat matériau, puis rencontre le groupe de jeunes plasticiens Dard'Art. Yves Pazat, « l'homme aux volcans », Bruno Macé, lui-même créateur d'une humanité en réduction, proche des anti-héros de la mythologie grecque, et Christian Pinçon qui tisse les armes d'imaginaires guerriers barbares avec de la corde, du bois, du métal et des papiers colorés. Le journal La Liberté des Côtes du Nord3,qui remarque son œuvre, lui consacre plusieurs articles et... le voilà lancé !

Expositions, mannequins-soldats réalisés pour une vitrine de vêtements de cuir... les enfants, en particulier, raffolent de ses sculptures, auxquels il offrira, pendant plusieurs années, les plus beaux Noëls qu'ils aient jamais connus.

En 1988, à l'occasion du festival Art Rock, Fancy Jack se voit passer commande de quatre trophées destinés aux meilleurs réalisateurs de clips-vidéos musicaux. Mais il ne lui faudra pas moins de deux cadavres de caméra, d'un câble de téléviseur, d'un écran et d'un magnétoscope pour fabriquer les « robots » souhaités. « Je me faisais l'effet d'une sorte de Frankenstein des Arts plastiques, explique l'artiste avec humour, hantant les cimetières électroniques pour collecter têtes et membres. »

Heureusement pour lui, Frankenstein junior ne connaîtra pas les déboires et les mésaventures de son illustre papa ! Ses « monstres » restent en effet sagement exposés sous vitrine dans la Galerie du Centre d'action culturelle. Et pendant une semaine, les visiteurs se pressent pour découvrir la danseuse extra-terrestre, érotique et... très punk, les cameramen, ainsi que le robot tournant et capteur qui donnait l'illusion d'émettre, grâce à un petit écran placé dans la bouche et reflétant une image intérieure.

Sculptures d'une cinquantaine de centimètres, blanches, roses et métalliques, tachetées de signes hiéroglyphes évoquant une voix en sourdine. « Une statue est par essence muette, souligne Jack Casadamont, or je devais travailler sur un sujet musical. J'ai donc tenté d'exprimer le son par le graphisme. »

                                                    UNE INSPIRATION « MYSTIQUE »

Miniatures aux teintes moyen-âgeuses reluisant d'or, de cuivre et d'argent... Vertigineuse Nuit de Feuilles nous plongeant dans un gouffre de néant ou fuient des étoiles d'or... Intérieurs orientaux, fleuris d'arcs outrepassés ou polylobés dont les somptueux portiques ouvrent sur des infinis  de mers et de jardins... Quel étrange génie s'est-il emparé soudain du « chirurgien des Arts Plastiques », que l'on aurait pu croire plus fou d'électronique que de Dieu ? Par quelle savante et subtile alchimie a-t-il pu approcher d'aussi près les Mystères de la Création ? Il semble que Fancy Jack n'ait jamais rien peint d'aussi beau, d'aussi puissant... « Certains de mes tableaux me font presque peur », confie l'artiste.

Ainsi, en laissant tout simplement tremper des papiers barbouillés de peinture dans une baignoire, puis en utilisant divers procédés dont lui seul a le secret, Jack Casadamont est-il parvenu à créer des œuvres de la texture des pétales de fleurs, dentelées comme des feuilles d'automne, et à réunir sur des parchemins de la taille d'une main, toutes les couleurs, toutes les saisons et tous les éléments de la nature.

Malheureusement, il refusera systématiquement d'exposer celles-ci, préférant à la moiteur bourdonnante des galeries de visiteurs, la douillette quiétude d'un coffre de vieux bois. Seuls, peut-être ses « héritiers picturaux » seront-ils autorisés à l'ouvrir un jour.

                                                    LA MONTGOLFIÈRE DU DÉPART

Mais de joyeux et enfantin qu'il était, Fancy Jack, au fil des années, devient sombre et déprimé. Comme il l'avoue lui-même, son « tempérament sudiste » s'accommode mal de la grisaille quotidienne et des versatilités pluvieuses de notre météo.

Et même si les enfants lui font fête, même si le public s'intéresse de plus en plus à son œuvre, le peintre en volumes se sentira toujours « incompris » et « mal intégré » dans ce Saint-Brieuc « glacial », où certains de ses collègues plus « classiques » le jalousent  et parfois même le « rejettent avec violence ».

La Montgolfière qu'il confectionnera à l'occasion de la Foire Exposition de 1991 traduit presque à son insu ce mal-être et cette irrésistible envie d'évasion qui le rongent.

Du fait, quelques semaines plus tard, Fancy Jack montera à bord de son ballon et, emportant pour toujours le sculpteur aux rêves brisés, les figurines, les maisonnettes et les enluminures, cette « Arche de Noë » aérienne s'envolera pour la lointaine et bleue Méditerranée...

NOTE

1. Ce texte reprend et développe un article qui avait paru le 26 novembre 1988 dans le journal La Liberté des Côtes d'Armor : « Jack Casadamont, dit «Fancy Jack» : Le «Frankenstein des Arts Plastiques ». Nous le republions ci-dessous.

2. Créé en 1934 par Alain Desaix, ce personnage de savant farfelu fut le héros d'une bande dessinée populaire pendant plus d'une génération.

3. Ce journal est devenu par la suite La Liberté des Côtes d'Armor, lorsque le département des Côtes-du-Nord a changé de nom.

 
Tableau de Jack Casadamont (2002)
© blogbazart.com


JACK CASADAMONT, DIT « FANCY JACK » : LE « FRANKENSTEIN » DES ARTS PLASTIQUES

                                                                PAR ISMÈNE TOUSSAINT, LA LIBERTÉ (1988)

Comment les réalisateurs Jean Svanhmeyer, Dieter Meier, Jo Pinto Maïa et François Manavit, lauréats du 6e festival du Clip vidéo musical, ont-ils accueilli les « robots » de Jack Casadamont, dit « Fancy Jack », décernés le 6 novembre dernier en guise de trophées par le Centre d'action culturelle de Saint-Brieuc (
C.A.C., Côtes d'Armor, Bretagne) ? Sans doute avec la même joie mêlée d'amusement et d'émerveillement que moi lorsque, le soir de mon anniversaire, j'eus la surprise de découvrir parmi mes présents une araignée verte - animal-fétiche des écrivains et des... journalistes - qui, née d'un poste de radio usagée, me fixait de ses gros yeux roses, à la fois charmeurs et moqueurs, me tendant en signe de salut ses petites pattes formées de composants électroniques.

À Fancy Jack, ancien élève de l'École nationale des Arts appliqués de Bourges (région Centre de la France), il n'aura fallu pas moins de deux cadavres de caméra, d'un câble de téléviseur, d'un écran et d'un magnétoscope pour réaliser les quatre personnages commandés. « Je me faisais l'effet d'une sorte de Frankenstein des Arts plastiques, explique l'artiste avec humour, hantant les cimetières électroniques pour collecter des têtes, des membres et créer mes bonshommes. »

Heureusement pour lui,  Frankenstein junior  n'aura pas connu les déboires et les mésaventures de son illustre papa ! Ses «monstres» restent en effet sagement exposés sous vitrine dans la Galerie du C.A.C. Et pendant une semaine, les visiteurs se sont pressés pour découvrir la danseuse extra-terrestre, érotique et... très punk, les cameramen, ainsi que le robot tournant et capteur qui donnait l'illusion d'émettre, grâce à un petit écran placé dans la bouche et reflétant une image intérieure. Sculptures d'une cinquantaine de centimètres, blanches, roses et métalliques, tachetées de signes hiéroglyphes évoquant une voix en sourdine. « Une statue est par essence muette, précise Fancy Jack, or je devais travailler sur un sujet musical. J'ai donc tenté d'exprimer le son par le graphisme. »

Toujours dans le cadre du festival Art Rock 88, le sous-sol du C.A.C. ouvrait toutes grandes ses portes à ce jeune talent fraîchement arrivé à Saint-Brieuc. C'est donc parmi les haut-parleurs, les moniteurs-vidéo, les ombres et les lumières que Fancy Jack a présenté - pour la première fois dans notre région - ses tableaux, ses sculptures, et quelque cent-cinquante figurines réalisées à partir d'objets trouvés, usés ou détruits, et de cadavres de jouets enveloppés dans la résine puis peints à l'acrylique.  Une Statue de la Liberté béquillarde, la couronne de travers, la trogne rougeaude et goguenarde, règne en maîtresse sur toute cette cour des miracles en miniature, fourmillante de vie et de fluorescence : homoncules, Petit Poucet naïf, ogres à l'œil cyclopéen, bébés monstres, animaux, oiseaux, insectes, fées et princesses des temps modernes, gnomes, élémentaux, extra-terrestres, robots, OVNIS...

Pleins de poésie, d'humour grinçant et de fantaisie, ils semblent échappés de quelque gigantesque bande dessinée ou coffre à jouets. « Chaque pièce est unique » , déclare fièrement le peintre-sculpteur, je ne crée jamais deux fois la même. Cela deviendrait de l'artisanat ou de l'industrie et je ne veux entrer dans aucun de ces systèmes. »

Et lorsque la Nuit de chêne descend, mystérieuse écorce bleu-nuit constellée de clous d'argent, peut-être ces « gremlins »1 s'éveillent-ils en un joyeux concert de cris, de rires, de jacassements et de piaillements... Invités de quelque fête  invisible à nos yeux, peut-être gagnent-ils alors les Architectones de bois qui, pareilles à de mini-Atlantides surgies de terre, dressent la fantasmagorie de leurs toits de pagodes, de leurs tours, de leurs piliers et de leurs jardinets. Fantastique « archéologie mentale », le rêve d'architecture fou d'un éternel enfant...

Article paru le 26 novembre 1988 dans La Liberté des Côtes d'Armor, Saint-Brieuc, France.

NOTE

1. Allusion au film américain de Joe Dante, Gremlins (1984), qui met en scène une foule de petites créatures imaginaires envahissant une ville des États-Unis.  

 

 

 

© Ismène Toussaint -
La Liberté des Côtes d'Armor -


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