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ISMÈNE TOUSSAINT

«DANS LE «GOURBI» D'HENRI BERLAND, TAILLEUR...», EXTRAIT D'UN CARNET D'ISMÈNE TOUSSAINT (6 SEPTEMBRE 1979), SUIVI DE «DÉCÈS : HENRI BERLAND, LE TAILLEUR DE RÊVES» (ARTICLE INÉDIT, AOÛT 1994)

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   «Le Tailleur» (Exposition universelle de 1910)

                                         DANS LE «GOURBI» D'HENRI BERLAND, TAILLEUR...

                                                         EXTRAIT D'UN CARNET D'ISMÈNE TOUSSAINT (6 SEPTEMBRE 1979)

Henri Berland et moi avons établi un petit programme pour mon voyage à Paris. Le soir, réunis dans son «gourbi», à la lumière d'une lampe qui descend du plafond au bout d'un long fil, j'ai eu tout le loisir d'examiner cet atelier qui aurait été digne d'être peint par Rembrandt.

Cette petite pièce rectangulaire, aux murs blanchis, loge au fond de l'appartement1. Ici, c'est le royaume des aiguilles, des dés, des boutons, des ciseaux, des bouts de fil blanc donnant la réplique à des bouts de fil noir, des lambeaux de tissus et des bobines. Un bric-à-brac indescriptible s'entasse jusque dans les moindres recoins : piles de cartons, boîtes à chaussures, vieux journaux, papiers jaunis, chiffons, habits usagés, courrier, enveloppes poussiéreuses, valises, petit meuble, fils s'entrecroisant au-dessus d'un poêle éteint...

Le centre de la pièce est occupé par une table de travail, des tabourets et une machine à coudre ancienne. Par la grande fenêtre, on voit le jour décliner. Les murs sont tapissés de cartes postales rapportées de voyages, d'articles de journaux, d'images découpées dans des revues : le portrait tout racorni d'un vieux tailleur, une tête de Beethoven, une vue du Jardin des Promenades2 voisinant avec la Mosquée de Paris.

Je ne sais quelle atmosphère du passé flotte dans cet atelier : tout comme son propriétaire, il n'est plus de cette époque... En un clin d'œil, me voici transportée au XIXe siècle : Henri Berland devient le Maître-tailleur et moi, son élève, attentive à chacune de ses paroles...

Les lueurs de la lampe parcheminent le visage du vieil homme qui, le front penché et les lunettes sur le nez, compulse plans et documents. Et je songe avec mélancolie que lorsque Henri Berland mourra, l'atelier mourra avec lui...

***

DÉCÈS : HENRI BERLAND, LE TAILLEUR DE RÊVES

PAR ISMÈNE TOUSSAINT (ARTICLE INÉDIT, 1994)

Le 24 mai dernier, s'éteignait, en sa quatre-vingt-quatorzième année, notre concitoyen Henri Berland, tailleur en retraite et poète à ses heures. Par sa grande affabilité et sa profonde philosophie de l'existence, ce Morvandeau3 d'âme bretonne s'était fait adopter sans peine par les habitants du quartier de Cesson (Saint-Brieuc, Côtes d'Armor).

UNE JEUNESSE TUMULTUEUSE

Il avait connu le vieux Montmartre, celui des fanfreluches et des moulins, des peintres faméliques et des poètes en mal de vers, des petites marchandes de violettes et des filles de joie... Aux réunions du Parti communiste, il côtoyait Aragon, « un type impossible, imbu de sa personne et méprisant », frayait avec la bohême extravagante des Surréalistes et correspondait avec Pierre Mac Orlan, le mélancolique auteur de Quai des Brumes... Né avec le siècle, Henri Berland nous a quittés discrètement, emportant les souvenirs uniques de ces « Années Folles » durant lesquelles il coupait d'étincelants costumes de rêve pour d'authentiques vicomtes portant haut-de-forme et canne à pommeau d'or et, pour ces frustres Gavroches sortis des taudis parisiens, de simples habits d'espoir.

Fils d'un modeste tailleur pour hommes, il avait embrassé, dès l'âge de treize ans, le métier de son père, puis, après son service militaire, était parti tenter sa chance à Paris. Artiste et journaliste autodidacte, il lisait, peignait et écrivait des vers qui, s'il n'en eût farouchement défendu la publication à un grand éditeur, fleuriraient peut-être aujourd'hui sur bien des lèvres.

LE MILITANT COMMUNISTE

Élu maire de Chaville (Hauts-de-Seine, région parisienne) à la fin des années 1930, il tenta d'abattre, à coups de plume et d'articles virulents, la société « caduque et pourrissante » de son temps, scandant, lors des meetings, les slogans qui devaient rebâtir un monde plus juste « où triompheraient les véritables valeurs humaines ». Il milita ainsi pendant trente ans, jusqu'à la déchirante découverte, à la fin des années 1960, des derniers charniers de Staline, qui lui fit renier à tout jamais son idéal.

Veuf depuis de longues années, il s'était remarié en 1952 avec Mireille Moreira da Silva, une jolie vendeuse en fourrures de trente-trois ans sa cadette, dont il eut un fils, Gaël. Épris des couleurs grises et pastel de notre Bretagne, le couple se retira à Saint-Brieuc, où l'on pouvait parfois le croiser, amoureusement enlacé, sur les petits chemins de terre menant à ces féeriques villages, chapelles et châteaux de l'Armor.

LE SAGE AU « GOURBI »

Henri Berland possédait un atelier de couture à Cesson, son « gourbi », comme il l'avait surnommé, royaume des machines à coudre, des dés, des aiguilles, des bobines, des ciseaux et des bouts de tissus. Suspendue au plafond, la multitude des fils blancs et noirs. Une unique ampoule éclairait un joyeux bric-à-brac de cartons, de vieux journaux, de lettres et de cartes postales.

Peu fortuné, le maître-tailleur n'en cultivait pas moins ce qu'il considérait comme la première richesse en ce monde : « la joie de vivre ». Aussi, depuis son atelier, prodiguait-il sans ménagement conseils, consolations et les délices d'une conversation sans cesse renouvelée. D'une sensibilité délicate, humble, peu soucieux du prestige social et des honneurs, sans doute eût-il condamné l'auteure des présentes lignes. Sans doute aussi eut-il pardonné à l'amie...


NOTES

1. L'appartement et l'atelier du maître-tailleur Henri Berland (1899-1994) se trouvaient dans un petit immeuble d'un étage, situé au 31 rue du Docteur Charcot, à Cesson, un quartier de la ville de Saint-Brieuc (Côtes d'Armor, Bretagne).

2. Parc de la ville de Saint-Brieuc.

3. Originaire du Morvan, en Bourgogne.

 

 

 

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint -
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