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ISMÈNE TOUSSAINT

« L'ENVOL DE LA MOUETTE » : LETTRE D'HÉLÈNE RICHIER, ÉCRIVAIN, À ISMÈNE TOUSSAINT (10 JUILLET 1988)

                                                                           
                                                                                                  
                                                      « L'ENVOL DE LA MOUETTE »       

                                         LETTRE D'HÉLÈNE RICHIER, ÉCRIVAIN1, À ISMÈNE TOUSSAINT (1988)

Le 10 juillet 1988

Chère Ismène,

Rapidement un mot pour te remercier de ta carte malgré ton travail. J'ai lu avec intérêt tes articles2 l'autre jour face à la mer et, pour le piquant de la situation, j'aurais aimé que tu y fusses une mouette perchée sur l'auvent à observer le curieux bonhomme qui clignait des yeux dans le soleil et - comme on dit en Provence - qui espinchait - ce qui est beaucoup plus fort qu'épier - tâchant pour les besoins de l'été d'attirer mon attention et de déchiffrer tes écrits.

Trêve d'anecdotes : conservant ton enthousiasme quant à tous les domaines artistiques, tu t'exprimes avec fluidité et aisance, quelquefois beaucoup de grâce et lorsque ton travail par son surcroît te pèse, songe que par lui tu acquiers ton propre style... On y sent l'amorce d'un métier, et souvent en te lisant, j'ai pensé à Sainte-Beuve3 - mais tu le connais mieux que moi.
Suis ton étoile : elle te conduira sous peu à un journalisme de plus grande envergure4.

Il est grand temps  d'ailleurs que s'élève une nouvelle génération de critiques littéraires, aptes à apprécier l'œuvre et non uniquement les phénomènes de mode, assez sincères pour lui faire partager et découvrir le travail accompli tout en conservant à l'esprit le fameux « insensé qui croit que je ne suis pas toi ! »5  En aucun cas l'artiste - l'écrivain du moins  - ne doit sacrifier à la notoriété d'autant plus qu'elle se construit de nos jours sur la complaisance de certains critiques. Il est celui qui, un quart d'épaule en avant, cherche...
Voilà ce que depuis longtemps je comptais te dire (...)

J'ai hâte d'y voir un peu plus clair et de repartir sur les routes pour me renouveler.
Il faudra bien qu'on se fixe rendez-vous à Venise ou ailleurs.


H. Richier


NOTES

1. Originaire d'un petit village des Alpes de Haute-Provence (France), Hélène Richier découvre Homère et les classiques tout en gardant les moutons. Devenue professeure de Lettres classiques et de russe, polyglotte, passionnée de politique internationale, elle poursuit aux Éditions Délos une œuvre prolixe et très personnelle qui comprend des romans (La Treille, 2008 ; La Séduction d'Hélios, à paraître), des nouvelles (Canteperdrix, Mélanges mitigés pour Paul Arène, 1998 ; Les Rives de Rhadamanthes, 2009 ; autres publications dans des revues et des sites Internet), des essais (D'Homère à Giono : continuités et contrastes, 2008), des recueils de poèmes (Les Étapes du silence, 2010 ; Orient Majeur, à paraître), des traductions d'écrivains contemporains grecs, russes et bulgares, ainsi que des pièces de théâtre et un journal intime. À l'image de cette Grèce qu'elle vénère et où elle réside depuis plusieurs années, son style précis, exigeant et souvent érudit, est comme sculpté dans le marbre, rappelant aussi celui des poètes Parnassiens français (fin du XIXe siècle). En 1995, elle a reçu le Prix du meilleur styliste européen en Italie pour sa nouvelle «La Séduction d'Hélios».

2. Ismène Toussaint exerçait alors les fonctions de chef de rédaction d'un hebdomadaire régional, La Liberté des Côtes d'Armor, à Saint-Brieuc, en Bretagne. Elle y publiait également des chroniques artistiques et littéraires.

3. Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869). Critique littéraire, écrivain et poète français. Originaire de Boulogne-sur-Mer (région Nord-Pas-de-Calais), cet auteur de recueils de poèmes (Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, 1829 ; Les Consolations, 1830) et de romans (Volupté, 1835 ; Madame de Pontivy, 1839) fut avant tout l'un des plus importants critiques littéraires de l'époque romantique : mentionnons entre autres publications Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVIe siècle (1828), Port-Royal (1840-1859), Portraits contemporains (1846 et 1869-1871), Portraits de femmes (1844 et 1870), Causeries du lundi (1851-1881), Mes Poisons (posthume, 1926). L'œuvre étant selon lui le reflet de la vie de l'écrivain et pouvant s'expliquer par elle, sa méthode - qui fait toujours école - se fondait sur la recherche de l'intention poétique de l'auteur (intentionnisme) et sur ses qualités personnelles (biographisme). Sainte-Beuve est également connu pour la liaison qu'il entretint en 1830 avec Adèle Hugo-Foucher, la femme de Victor Hugo.

4. Ismène Toussaint deviendra auteure et ne fera pas carrière à proprement parler dans le journalisme. Mais elle collaborera à de nombreuses publications, notamment au Canada : un de ses articles, paru dans la revue L'Action Nationale, à Montréal, lui vaudra même le prestigieux prix André-Laurendeau en 2002. Depuis 2010, elle publie essentiellement des articles dans ses propres sites web: www.ismenetoussaint.ca ; www.ismenetoussaint.com ; www.louisriel.org

5. Célèbre exclamation de Victor Hugo dans la préface de son recueil de poèmes, Les Contemplations (1856).

 

 

 

 

© Hélène Richier -
Photo : delphiz.fr -


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