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ISMÈNE TOUSSAINT

« AU CIMETIÈRE », EXTRAITS D'UN CARNET D'ISMÈNE TOUSSAINT (NOVEMBRE 1975)


«Cimetière du cloître en ruine sous la neige», par David Caspar Friedrich

AU CIMETIÈRE 

EXTRAITS D'UN CARNET D'ISMÈNE TOUSSAINT (NOVEMBRE 1975)

L'auteure prit ces quelques notes lors d'un des séjours qu'elle effectua dans une villa de caractère située en bordure du village costarmoricain1 de Pordic, en Bretagne, propriété d'amis de ses parents, Albert Toupin, qui était capitaine d'un navire transporteur des personnels travaillant sur des plateformes pétrolières au Koweït, sa femme Marie-Thérèse, et leurs cinq enfants : Georges, Olivier, Dominique, Marie-Françoise et Brieuc. L'atmosphère joyeuse et festive qui y régnait généralement fut assombrie cette fin d'année-là par la disparition d'un camarade des jeunes gens, décédé tragiquement à l'âge de 21 ans dans un accident de voiture. Le personnage évoqué ici est le fils aîné de la maison.  

* ... Il était là, cet obscur adolescent de dix-sept ans, ce descendant de Heathcliff2, il était là, assis sur le rebord d'une pierre tombale, les mèches soulevées par le vent, des larmes plein les yeux. Il avait encore le beau costume de velours bleu qu'il avait porté le matin-même à la messe. Je fus bouleversée. Je marquai un temps d'hésitation, avalai ma salive puis résolument courus à lui. Il ne parut nullement surpris de me voir : au contraire, il sourit, le temps d'un éclair. Son étrange regard, vert comme les vitraux de l'église et comme terni par le désespoir, se leva vers moi. Puis il recommença à pleurer silencieusement, son insupportable orgueil vaincu. Cette fois, je ne pus en supporter davantage. Je m'assis près de lui, parmi ce fouillis de croix ciselées et dentelées et de caveaux illuminés de clartés roses et de soleil...

* C'était un dimanche, le soir tombait et il n'était pas encore rentré pour souper. Inquiète, je partis à sa recherche après m'être promis de le ramener. J'étais en tenue de cavalière et avais jeté sur mes épaules ma longue cape noire et mystérieuse. Sur la route sinueuse qui conduisait au village, je ne rencontrai pas un chat. Le vent soufflait mais sans violence, soulevant ma cape qui flottait. J'arrivai en vue de l'église. La pointe du clocher accrochait des bandes de ciel déchiquetées, roses, jaunes et rouges.

* À mon retour, je le trouvai installé devant un bol de café dans l'atmosphère chaude et réconfortante de la vaste cuisine. J'entrai brusquement dans un tourbillon, pâle et glacée, apportant avec moi l'ouragan, le froid de l'hiver et des flocons de neige. Il levait le nez de son bol et me fixait, oubliant de mâcher le pain qu'il avait dans la bouche.

* La maison, avec ses pierres noires ruisselantes de pluie, découpait sa gigantesque masse sur un ciel gris. Le vent qui soufflait en rafales tordait les arbres du jardin et traînait les feuilles dans une boue immonde. À l'intérieur, je m'imaginais, presque terrifiée, à Hurlevent. Je broyais littéralement du noir et j'avais l'impression d'entendre dehors des âmes torturées hurler. Et j'écoutais, en proie à une angoisse inexplicable, le vent secouer furieusement les volets en nous suppliant de le laisser entrer. N'obtenant pas de réponse, il redoublait de violence, arrachait les ardoises du toit, s'engouffrait dans la cheminée avec un bruit lugubre de trompe, sifflait par le trou des serrures et glissait le long des tapisseries après m'avoir enveloppée de son haleine glaciale.


NOTES

1. Du département des Côtes d'Armor.

2. Il s'agit du personnage principal, sombre et tourmenté, du roman d'Émily Brontë, Les Hauts de Hurlevent

 

 

 

 

© Ismène Toussaint


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