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ISMÈNE TOUSSAINT

« PRENDRE PLAISIR À RELIRE UN PREMIER CHAPITRE : « LA MAÎTRESSE D'ÉCOLE », ROMAN D'ISMÈNE TOUSSAINT », PAR YVES SAINT-DENIS, DOCTEUR ÈS LETTRES (2015)


Yves Saint-Denis 

PRENDRE PLAISIR À RELIRE UN PREMIER CHAPITRE : LA MAÎTRESSE D'ÉCOLE, ROMAN D'ISMÈNE TOUSSAINT

UN COUP D'ŒIL CLIN D'ŒIL D'YVES SAINT-DENIS, DOCTEUR ÈS LETTRES (16 OCTOBRE 2015) 
 


1er chapitre (p. 7-23) 

1. COMPOSITION DU ROMAN

Temps et espace romanesques.  L’action, d’une durée de « plus de deux heures », se déroule en une « fin de journée d’été 1928 [...] dans le salon d’allure bourgeoise de la  demeure familiale sise à Saint-Boniface », avant de traverser la cuisine vers la cuisine d’été à l’appel de la mère-ménagère pour le repas.

Action.  Un conseil de famille, convoqué par les parents Léon Roy et Mélina Landry,  autour du choix de carrière de la benjamine, Gabrielle, qui se fait vertement rabrouer par ses sœurs lorsqu’elle déclare son désir de devenir écrivaine, conduit celle-ci à une décision forcée.  Sur un ton moins acerbe, les parents pressent plutôt celle-ci à devenir maîtresse d’école, comme ses sœurs ; ce à quoi elle consent sous la contrainte, tout en réitérant sa volonté de se faire écrivaine. Mais la tension est trop forte et la jeune femme éclate en sanglots, puis s’enfuit dans sa chambre.

Roman dédié à un lectorat féminin.  Le lecteur ou surtout la lectrice (puisque l’auteure destine vraisemblablement son roman à un lectorat féminin, comme en témoignent plusieurs descriptions d’une fine délicatesse), notera que les filles ont été élevées selon les bonnes manières.  Ainsi, par « déférence », les deux plus âgées laissent le meilleur fauteuil à leur sœur religieuse ; de même, « le père se mit à table tandis que les quatre jeunes femmes se levaient et se rasseyaient en signe de respect. »  À l’inverse, les fils Joseph, Rodolphe et Germain, absents, sont des ingrats que dénonce leur vieux père, lui-même mis à la porte à l’âge de treize ans par le sien.

Personnages.  La romancière présente successivement ses personnages dans un habile jeu narratif, nourri de descriptions minutieuses accompagnées de portraits fort visuels, et alimenté de vifs dialogues.

Adèle, l’institutrice âgée de trente-cinq ans, affiche un caractère plutôt revêche et instable.  Lasse et sans doute trop éprouvée, « depuis une dizaine d’année cette incorrigible itinérante, en enseignant d’un village à l’autre dans les immenses territoires de la Saskatchewan et de l’Alberta », semble ne plus trouver le goût de vivre et déverse son amertume sur son entourage.

Anna, femme coquette dans la quarantaine, « bouche mesquine et amère », est une ancienne institutrice au Manitoba qui « avait très vite abandonné son métier pour épouser un menuisier-charpentier, Albert Painchaud, dans l’espoir de mener une vie facile et aisée. »  Elle avait plutôt connu une « existence harassante de femme de colon [...] et trois maternités successives avaient eu raison de ses rêves de grandeur. »

Bernadette, « une religieuse de trente ans [...] d’apparence fragile et au doux visage ovale », était entrée « au début de la vingtaine » dans la communauté des sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie où elle avait pris le nom de sœur Léon-de-la-Croix (certes en l’honneur de son père, prénommé Léon, comme cela se faisait souvent).  « Elle aussi avait embrassé une carrière d’institutrice, qu’elle poursuivait à présent avec bonheur à Kenora, une petite ville du nord-ouest de l’Ontario. »

Gabrielle, qu’on devine d’entrée de jeu être tout à la fois l’héroïne et le personnage central du roman, est « une brillante finissante de l’Académie Saint-Joseph [...] C’était une superbe jeune fille de dix-neuf ans, dont les cheveux blond roux tombaient en cascades sur ses épaules.  Son teint hâlé faisait ressortir ses grands yeux bleu vert, ses traits fins et ses dents éclatantes. »

Clémence, une cinquième sœur, « cette éternelle enfant : bien qu’elle ait trente-trois ans, elle restera toujours à [la] charge » de ses parents et ne participe pas aux conversations.  « La jeune handicapée mentale, avec son dos voûté, ses yeux apeurés où vacillait une lueur d’égarement et son nez pointu, ressemblait déjà à une petite vieille. »

Mélina, est la maman qui « s’épuise en travaux de couture, de buanderie, et en garde de bébés pour parvenir à joindre les deux bouts [mais,] à l’opposé de son mari, elle était toujours porté à voir le bon côté des choses. »  Elle témoigne de courage et d’énergie et c’est d’une « voix stridente » qu’elle appelle : « À table, le souper est prêt ! »  « C’était une robuste femme dont les cheveux noirs, séparés par une raie et tirés en chignon, étaient parsemés de fils d’argent.  Quelques mèches folles s’en échappaient ça et là.  À soixante ans révolus, elle avait conservé sa beauté, mais ses traits tirés et sa taille épaisse portaient la marque de son labeur et de ses nombreuses maternités. »

Léon Roy, père d’une nombreuse famille qu’il a élevé au prix de durs labeurs et ancien fonctionnaire au ministère de l’Immigration, a été mis à la retraite sans solde depuis quatorze ans. À soixante-dix-huit ans, c’est un « vieil homme [...] presque chauve et les épaules affaissées.  Ses yeux et son visage creux exprimaient la tristesse et une extrême lassitude. »  Il répond d’« une voix taciturne. »

2. APPRÉCIATION

À cette présentation des quatre éléments que sont le temps et l'espace romanesques ainsi que l’action et les personnages qui forment la composition du roman, il convient de joindre une appréciation de lecture.  Établissons tout de suite que, tout au long des vingt chapitres étalés sur 356 pages, l’intérêt ne se dément pas.  L’action, qui se déroule sur environ an et demi, de l’été 1928 au début de l’hiver 1929, progresse régulièrement, toute centrée sur Gabrielle qui traverse avec grand succès son année d’école normale et entreprend avec zèle une première année d’enseignement, pour déboucher sur la surprise du dernier chapitre.  Celle-ci ouvre toute grande la fenêtre sur une suite intrigante qui devrait animer action d’un deuxième roman. 

L’intrigue du roman ne recherche pas les grands coups d’éclat mais ménage constamment l’apport de nouveaux éléments qui nourrissent une lecture captivante.  Le lecteur sera grandement ému par le choix des mots et le fin doigté de l’auteure au décès de Léon Roy, le fonctionnaire que le gouvernement fédéral avait envoyé dans l’Ouest canadien y établir les nombreux colons recrutés et qu’il avait en quelque sorte abandonné depuis quatorze ans.  Par son style émouvant, la romancière saura à nouveau arracher des larmes qui couleront tout en douceur à la mort de la brillante petite élève de onze ans, Alphonsine Durocher, emportée par la maladie.

Somme toute, nulle n’était aussi bien placée que l’auteure Ismène Toussaint pour entreprendre le rédaction d’un roman historique ayant comme personnage central une des plus grandes romancières canadiennes-françaises, Gabrielle Roy.  Madame Toussaint comptait déjà en effet trois livres consacrés à la grande écrivaine québécoise venue des Plaines de Louis Riel, soit Les Chemins secrets de Gabrielle Roy.  Témoins d’occasions (1999), Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy.   Témoins d’occasions au Québec (2004) et Gabrielle Roy et le nationalisme québécois (2006).  La matière ne manquera pas à un deuxième tome qui saura à nouveau nous passionner et pourquoi pas à un troisième ?  Avec une écrivaine de la qualité d’Ismène Toussaint, cette longue suite est possible.

TOUSSAINT, Ismène, la Maîtresse d’école : (tome 1) Les Voix de la plaine, roman d’époque à caractère historique, Marieville, Les Éditeurs réunis, © 2015, 356-2 p. Bibliographie et sites de l’auteure, dédicace, note de l’auteure, 20 chapitres, remerciements.

 NOTE

1. Originaire de Chute-à-Blondeau (Ontario ou Ontarie), Yves-Saint-Denis a effectué une carrière de professeur de français au niveau collégial et d'homme d'affaires. Il est également l'auteur d'une magistrale thèse de doctorat de lettres sur L'Édition critique de L'Appel de la Race de Lionel Groulx (1992) et de plusieurs monographies sur sa province, dont Nous ! 101 faits de l'Ontario français (1999). Profondément engagé dans la défense de notre langue et de la francophonie, il a été président de la section Ludger-Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM) et préside actuellement l'Assemblée des Patriotes de l'Amérique française (APAF). 


© Les Éditeurs Réunis

 

 

 

 

 

 

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