Photo

ISMÈNE TOUSSAINT

30 JANVIER 2017 : MARCEL DIROU (1942-2009), PEINTRE DE LA CONDITION HUMAINE... LETTRE D'ISMÈNE TOUSSAINT À YANNICK PELLETIER, ÉCRIVAIN BRETON, SUR SON OUVRAGE «MARCEL DIROU, L'ÉNIGME» (ÉDITIONS OSEZ COMMUNICATIONS)


Tableau de Marcel Dirou
© Lycée Henri Avril 

En 2009, après le décès de Marcel Dirou, professeur de lettres et d'histoire au lycée Henri Avril de Lamballe (département des Côtes d'Armor, Bretagne), la maison de ce dernier révélait un trésor inattendu composé de quelque 2500 tableaux : huiles, pastels, fusains, encres de Chine, etc. Plusieurs décennies durant, ce célibataire avait peint dans le plus grand secret, sans jamais souffler mot à quiconque de son art ni tenté de se faire exposer. Mise aux enchères, la collection fut acquise dans sa quasi totalité par le collectionneur breton Hervé Le Roch, qui, depuis, s'emploie à faire connaître cette œuvre de génie. Plusieurs expositions lui ont déjà été consacrées en Bretagne, dont une à la mairie de Saint-Brieuc (chef-lieu du département) aux mois de décembre  2016 et de janvier 2017.

À la même période, l'écrivain breton Yannick Pelletier1, ancien collègue de travail du peintre, lançait un ouvrage de grande qualité qui tente d'élucider le « mystère Dirou » par le biais d'une présentation rigoureuse de l'homme, de sa vie et de son œuvre : Marcel Dirou, L'Énigme (Éditions Osez Communications). Les soixante-quinze tableaux qui l'illustrent témoignent de la diversité, de la richesse et de la profondeur d'une œuvre reflétant l'aspect tragique de la condition humaine. S'y exprime la palette des couleurs sombres et vives d'une âme tourmentée qui, paradoxalement, portait un grand amour à la vie. Voici la lettre que l'auteure Ismène Toussaint adressait à son confrère après la réception de ce livre.

 MARCEL DIROU (1942-2009), PEINTRE DE LA CONDITION HUMAINE

LETTRE D'ISMÈNE TOUSSAINT À YANNICK PELLETIER, ÉCRIVAIN BRETON, SUR SON OUVRAGE MARCEL DIROU, L'ÉNIGME  

Montréal, le 30 janvier 2017

Cher Yannick,

(...) Je suis très impressionnée par votre livre sur Marcel Dirou, que j'ai lu à plusieurs reprises et que je feuillette encore régulièrement afin d'admirer les peintures de ce génie. Vos collègues et vous-mêmes avez fait véritablement œuvre de bienfaiteurs de l'humanité et de l'art en le sauvant de l'oubli. J'espère que votre exposition à Saint-Brieuc s'est bien déroulée et qu'elle a attiré un grand nombre d'amateurs sincères et de professionnels sérieux et intéressés. Quand je pense que tous ces tableaux auraient pu finir dans une brocante, au pire, dans une décharge !

« L'Énigme » est le titre le plus approprié qui soit pour cet ouvrage, tant l'homme, son parcours et son œuvre, laquelle semble refléter l'aspect incompréhensible de la condition humaine et les facettes contradictoires des êtres, sont enveloppés de mystère.

L'Histoire, le caractère réservé des aïeux, la prégnance de l'éducation judéo-chrétienne, la mort prématurée du père et l'omniprésence de trois femmes dans la sphère familiale expliquent sans doute en partie ce cheminement solitaire ; mais il est rare, voire exceptionnel, qu'un artiste traverse toute une existence sans se confier un minimum à une ou quelques personnes sur  l'activité qui lui tient le plus à cœur. C'est même un phénomène unique dans l'histoire de la peinture, pour ce que j'en sache. Monsieur Dirou semblait pourtant capable d'affection (membres de la famille) et d'amitié fidèle (copains, connaissances, collègues, élèves...) D'un autre côté, je comprends très bien sa pudeur, inhérente au tempérament breton, ainsi que son peu de goût pour l'aspect public du métier de peintre avec ses vernissages, ses mondanités, les remarques parfois stupides des visiteurs, la présence de journalistes ou de critiques d'art peu ou prou professionnels. Il est important de se préserver du regard curieux et quelquefois malsain des autres.

Toutefois, je m'étonne un peu qu'un personnage aussi « marginal » soit parvenu à s'intégrer dans une structure telle que l'Éducation nationale et à s'astreindre à la discipline exigeante de l'enseignement - enfin, il fallait bien qu'il travaille pour vivre -, comme à se réadapter à la Bretagne après son long séjour en Afrique du Nord : mais il était apparemment très attaché à son coin de pays. Je ne connais pas la Tunisie mais après avoir lu les magnifiques descriptions que nous en donne son ancien collègue professeur de mathématiques , il me semble que j'aurais tout fait pour demeurer là-bas ou pour retourner y vivre.

Nonobstant les inévitables références aux grands maîtres, l'œuvre est aussi riche et variée que personnelle et originale, témoignant d'une quête incessante de perfection et d'une forme d'absolu. J'aime tous les tableaux sans exception qui ont été reproduits dans le livre et j'espère bien avoir le privilège d'en admirer quelques-uns lors d'un passage en Bretagne. Certes, ils suintent la souffrance, la difficulté de communiquer et un certain désespoir, mais tout cela est transcendé par le génie spirituel du peintre, la maîtrise du pinceau, le jeu des traits, des formes et surtout des couleurs, souvent très vives, qui parcourent les sujets traités ou tapissent l'arrière-plan, et qui semblent dénoter un authentique amour de la vie.

Certains portraits ou autoportraits m'ont fait songer aux Buveurs d'absinthe de Degas. M'ont particulièrement touchée et même attristée les visages volontairement défigurés, brouillés ou effacés. Ils m'ont rappelé, dans un genre plus figuratif évidemment, l'unique portrait des sœurs Brontë - vous le connaissez, bien-sûr -, réalisé par leur frère Patrick Branwell Brontë, lui-même auteur de talent, et duquel il s'était entièrement gommé dans un accès de dépression dû à l'alcool, à l'opium et à une déception sentimentale (il s'était éteint à l'âge de vingt-quatre ans). On y voit encore aujourd'hui la trace de ce douloureux effacement, de cette terrible négation de soi.

Enfin, je ne vous livre là que quelques-unes de mes impressions, l'œuvre extraordinaire de votre protégé se prêtant  à autant d'interprétations qu'il existe et existera d'amateurs : à mon avis, ils seront de plus en plus nombreux avec le temps et un jour, dans le monde entier.

Je profite également de ce message pour rendre hommage à votre plume alerte et sensible, ainsi qu'à vos qualités d'auteur-journaliste-enquêteur et spécialiste d'art que j'ai retrouvées avec plaisir. Le portrait psychologique de Marcel Dirou culmine selon moi aux p. 34-35 et je vous en félicite.

C'est un véritable héros de roman ou de saga que vous nous présentez là. Inutile de vous dire que j'aurais beaucoup aimé le connaître, surtout lorsque j'écrivais des chroniques picturales dans La Liberté des Côtes d'Armor, mais cette rencontre aurait été impossible puisqu'il cachait à tous l'essentiel de son être. Vous, au moins, avez eu le privilège de le côtoyer en tant que collègue de travail.

Merci encore de m'avoir fait partager l'univers hors norme de cet artiste lui aussi hors norme, sur lequel nous n'avons pas fini de nous interroger, et qui fut avant tout, à mon sens, une énigme pour lui-même. Donnez-moi dans le futur des nouvelles du devenir de ses tableaux et de leur réception par le public car ils m'intéressent au plus haut point.

Mes meilleures amitiés, ainsi qu'à votre épouse Danielle

Ismène Toussaint

Référence : Yannick Pelletier, Marcel Dirou, L'Énigme, Éditions Osez Communications, 2016, 15€.

NOTE

1. Yannick Pelletier. Professeur et écrivain breton. Né à Saint-Brieuc (département des Côtes d'Armor), agrégé de lettres classiques et docteur ès lettres, ce professeur de lettres a effectué sa carrière au lycée Henri Avril de Lamballe (même région). Il est l'auteur d'une œuvre considérable sur la Bretagne et sur ceux qui l'ont bâtie : Histoire (Histoire générale de la Bretagne et des Bretons, en collaboration), essais (Thèmes et symboles dans l'œuvre de Louis Guilloux ; Le Mal absolu La Bretagne chez Chateaubriand), biographies (Louis Guilloux ; Max Jacob, le Breton errant ; Xavier Grall, immémoriales demeures), ouvrages d'art (Enclos paroissiaux de Bretagne ; Les retables bretons ; Mystères de Bretagne), livres picturaux (Alain le Nost, la vie, le peintre, l'œuvre ; Marcel Dirou, L'Énigme). Pour une bibliographie exhaustive, consulter le site Wikipédia (note d'I.T.)


© Gullu Tube

 

 

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint

 


Haut de la page

Administration