Photo

ISMÈNE TOUSSAINT

« GABRIELLE ROY, UN CŒUR MULTIPLE », PAR ISMÈNE TOUSSAINT - CONFÉRENCE PARUE DANS LA REVUE L'ACTION NATIONALE, MONTRÉAL (2001)


© Alain Stanké

GABRIELLE ROY, UN CŒUR MULTIPLE

 PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ACTION NATIONALE (2001)

À la mémoire d'Albert Le Grand (1916-1976), fondateur des études canadiennes-françaises en France1

Communication effectuée le 23 janvier 2000 à la Maison Justine-Lacoste, Outremont (Québec). Les coordinateurs en étaient M. Henri Bergeron (1925-2000)2, ancien annonceur à Radio-Canada, sa sœur, Mme Liliane Le Grand-Bergeron, et Mme Suzanne Lalonde, responsable de l'établissement. L’article extrait de cette conférence a été publié dans la revue L’Action Nationale (Montréal) du mois de juin 2001.

PRÉSENTATION D'HENRI BERGERON

« Née à Saint-Brieuc, en Bretagne, Ismène Toussaint écrit depuis son plus jeune âge. Journaliste, puis chef de rédaction dans un hebdomadaire régional, elle a obtenu sur concours, il y a quelques années, une bourse du Conseil international des Études canadiennes d'Ottawa. Elle lui a permis de préparer un doctorat de 3e cycle en littérature française et canadienne à l'Université du Manitoba, tout en poursuivant ses activités de journaliste et de conseillère auprès d'une maison d'édition.

Au début des années 1990, fascinée par le personnage et l'œuvre de Gabrielle Roy, Ismène Toussaint a commencé à sillonner la province du Manitoba en quête de celles et ceux qui avaient connu, rencontré, fréquenté ou tout simplement croisé la romancière. De cette enquête, sont nés Les Chemins secrets de Gabrielle Roy – Témoins d'occasions (publiés en 1999 aux Éditions internationales Alain Stanké), qui donnent la parole à ceux qui, jusqu'à présent, n'avaient jamais eu voix au chapitre : membres de la famille, camarades de classe, collègues de travail, spectateurs de théâtre, amis, amis reniés et simples relations. Mi-essai mi-recueil de témoignages, le travail d'Ismène Toussaint révèle aussi pour la première fois les gens dont Gabrielle Roy s'est inspirée pour créer ses héros de roman, et jette un éclairage nouveau sur la personnalité et la vie de l'écrivain.

***

C'est une personne relativement secrète que j'ai à vous présenter. Elle est un peu à l'image de Gabrielle Roy, celle dont elle est une irréductible émule dans sa volonté de nous faire connaître tous ses secrets.

Un jour, y aura-t-il une plume aussi habile que la sienne pour nous révéler les secrets d'Ismène Toussaint, auteur célèbre, biographe d'une de nos plus célèbres romancières canadiennes ?

Pourtant, si nous avons de la difficulté à connaître Ismène Toussaint, elle, par contre, n'a aucun problème à nous inciter à lui livrer nos pensées les plus intimes. Comme un fin limier, elle nous piège par des questions subtiles, elle fait de nous des témoins du passé en accordant à nos moindres souvenirs une valeur que nous ne leur soupçonnions pas.

C'est ainsi que je suis tombé dans ses filets, au téléphone : « Bonjour, je m'appelle Ismène Toussaint, je fais une recherche sur Gabrielle Roy... »  Et me voilà qui raconte à cette étrangère sympathique, discrète et tellement attentive à mes moindres paroles, une tranche de mon passé que j'avais reléguée dans les recoins de ma mémoire, sorte de grenier aux images que seuls quelques intimes ont eu l'occasion de visiter.

Mais voilà aussi que j'apprends qu'elle est amoureuse, nous dirions, nous, tombée en amour avec le Manitoba et les gens qui l'habitent. Elle connaît mieux ma province natale que moi-même qui l'ai quittée il y a maintenant plus de cinquante ans.

Tout de go, elle est devenue une amie de toute ma famille. Ma femme et moi lui avons même fait la surprise de rencontrer, à son insu, ses parents et un de ses frères lors de notre dernier séjour en Bretagne. Et cela, par une série de circonstances qui nous prouvait encore une fois que le monde est petit.

Bref, Ismène Toussaint – c'est un peu elle qui va se révéler à vous aujourd'hui en parlant de ce qui l'a amenée à vivre l'aventure du Canada, du Manitoba et maintenant du Québec.

Sachez que Gabrielle Roy, comme la plupart des auteurs québécois, est très peu connue en France mais grâce à l'admiration qu'Ismène porte à notre grande romancière, d'autres portes et d'autres esprits s'ouvriront pour accueillir « les plus beaux fleurons de notre littérature canadienne et québécoise. »

***

I) POURQUOI « GABRIELLE ROY, UN CŒUR MULTIPLE ? »

Ce titre m'a été inspiré par celui d'un recueil de poèmes, Le Cœur innombrable, de la Comtesse Anna de Noailles, un poète français du début du XXe siècle, qui avouait volontiers que son propre cœur était une énigme pour elle.

« Énigmatique » et « multiple » sont des qualificatifs qui me paraissent bien définir la personne même de Gabrielle Roy, déchirée entre de nombreux paradoxes et contradictions, souvent incapable de vivre et d'aimer autrement qu'à travers l'écriture.

Un exemple : en 1961, son frère Germain se tue en voiture au Manitoba. Du Québec, elle accourt à son chevet d'hôpital. Là, aucune réaction : son neveu par alliance, Jean Cyr, nous la décrit à la fois comme «présente et absente», peut-être pressée de repartir chez elle. Néanmoins, elle écrit à la famille de son frère une fort belle lettre, émouvante, consolatrice, dans laquelle s'exprime une profonde douleur, mais peut-être trop littéraire, trop «travaillée» pour être vraiment sincère.

Toute la personnalité de Gabrielle Roy est contenue dans ce seul exemple...

Un cœur multiple aussi parce que l'amour qui l'anime s'étend à l'humanité dans toute sa diversité et ses particularités, depuis sa famille de sang jusqu'aux ethnies qui peuplent la planète.

Petite fille, elle a commencé par aimer ses proches, bien sûr, ses parents, ses frères et sœurs, aussi ses oncles et tantes, ses cousins et cousines, puis les immigrants étrangers que son père, agent de colonisation, était chargé d'implanter dans les vastes plaines de l'Ouest. Elle était fascinée par le mode de vie, la langue, les costumes, l'esprit de voyage et d'aventure qui animait les pionniers d'origine polonaise, tchèque, russe, ukrainienne...

En grandissant, elle s'est attachée à ses camarades de classe, à ses compagnons de théâtre – elle faisait partie de la troupe du Cercle Molière de Saint-Boniface –, plus encore à ses élèves à qui elle consacrera le roman plein de tendresse que tout le monde connaît : Ces Enfants de ma vie. C'est l'époque où elle commence à ouvrir les yeux sur le monde et à découvrir les pionniers et les agriculteurs de l'Ouest, gens simples et d'une bienveillante rudesse, parfois un peu sauvages ou méfiants, dont la vie laborieuse fait écho à celle du petit peuple urbain de Saint-Henri, à Montréal, formé de chômeurs et de déclassés sociaux, sur le sort desquels elle se penchera avec compassion quelques années plus tard dans Bonheur d'occasion..

Avec le temps, viennent les amours. Après quelques brèves aventures, c'est la rencontre, déterminante pour elle sur le plan professionnel, avec Henri Girard, directeur de La Revue moderne à Montréal, qui deviendra son conseiller et son guide durant toute sa carrière journalistique. On oublie trop souvent qu'elle doit en grande partie le succès de Bonheur d'occasion à ce monsieur – qui a corrigé le livre avec un inlassable dévouement – et qu'elle abandonnera au bout de sept ans pour épouser un Franco-Manitobain, le Dr Marcel Carbotte. On sait désormais qu'en dépit d'une grande complicité intellectuelle, le ménage ne fut pas heureux, Gabrielle étant peu intéressée par l'amour physique et le mari, homosexuel. Tous deux formaient, paraît-il, un « couple d'enfer » qui n'hésitait pas à se disputer et à exposer publiquement ses griefs.

À partir de ce moment-là, Gabrielle va reporter son amour frustré, non pas sur ses enfants de chair – puisqu'elle n'en a pas –, mais sur ses « enfants littéraires », c'est à dire ses personnages de romans. Elle a confié à sa petite-cousine et fille spirituelle, Céline Jubinville, qu'elle éprouvait une tendresse quasi-filiale pour Alexandre Chenevert, ce petit employé de banque montréalais qui a surgi de son imagination un jour de grande dépression. Lorsqu'elle écrit ou qu'elle est sur le point d'écrire, elle parle tout fort à ses héros dans son bureau. Elle dit aussi qu'elle attendait leurs « visites » avec une impatience fébrile et que les personnages issus de son cerveau étaient comme autant d'« illuminations ».

Paradoxalement, l'isolement dans lequel elle se retranche de plus en plus avec l'âge va la rapprocher des autres et déboucher sur l'élaboration d'une philosophie, ou plus exactement d'un rêve de communion fraternelle entre tous les êtres humains.

Tout d'abord, elle noue ou renoue contact avec sa famille, non pas les proches car elle entretient des rapports houleux avec ses frères et sœurs – la religieuse Bernadette excepté –, mais avec les membres de la seconde et de la troisième génération : neveux, cousins, petits-neveux, petits-cousins et leurs descendants. Elle entretient une abondante correspondance avec eux, les fréquente, les reçoit. Toutefois, je note qu'elle met toujours une distance géographique conséquente entre elle et les autres : pour cacher ses dépressions? Pour masquer l'homosexualité de son mari ? Pour d'autres raisons?

Ensuite, elle va introduire toute cette famille dans son œuvre, faire de chacun de ses membres ou presque un héros de roman. Mais comme elle ne parvient ni à se réconcilier avec ses frères et sœurs ni à établir des liens vraiment normaux avec les autres, elle s'invente une famille de substitution qui réunirait tous les êtres de la terre, quelles que soient leurs différences de culture, de couleur et de religion. C'est ce qu'elle appelle de manière si poétique « le cercle enfin uni des hommes. » Et elle va vivre ainsi jusqu'à la fin de sa vie, dans une solitude meublée quand même par quelques belles amitiés, avec ce rêve de famille idéale, universelle, qui s'épanouit dans la paix, l'entente et l'harmonie.

II) GABRIELLE ROY : UNE VIE MULTIPLE

Gabrielle Roy est née en 1909, à Saint-Boniface, une petite ville du Manitoba qui est en fait la capitale des francophones de l'Ouest. Elle était la benjamine d'une famille de onze enfants qui, tous, connaîtront un destin plus ou moins tragique. Ses grands-parents étaient d'origine québécoise. Son père, Léon Roy, était agent d'immigration et souvent parti en voyage. C'était un homme bon mais sévère, taciturne, qui, lorsqu'il perdra son emploi en 1915, s'enfoncera de plus en plus dans la dépression. Sa mère, Mélina Landry, à laquelle Gabrielle restera toujours très attachée, était une femme remarquablement belle et intelligente, gaie, proche de la nature, soucieuse de donner une éducation « bourgeoise » à ses enfants.

En dépit des chicanes qui divisaient la famille – tous les membres du clan Roy étaient de fortes têtes et des personnalités très marquées –, il régnait à la maison une certaine atmosphère de culture et de littérature. Les parents et les sœurs de Gabrielle, Marie-Anna, futur écrivain elle aussi, Anna et Bernadette, qui devint professeur de diction, étaient tous des conteurs. De ce fait, la petite fille se met très tôt à lire et à écrire.

Elle fait ses études à l'Académie Saint-Joseph, chez les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie. Une scolarité brillante, en partie gâchée, toutefois, par l'ignoble Loi Thornston de 1916 qui interdit l'enseignement du français dans les écoles. Dans La Détresse et L'Enchantement, Gabrielle Roy explique les subterfuges dont usaient les religieuses pour continuer à éduquer leurs élèves en français. Les camarades de classe de l'auteur – que j'ai eu le privilège de rencontrer il y a quelques années au Manitoba – me l'ont décrite comme une jeune fille à part, tout entière tournée vers ses études, par moments, gaie, sociable et capable d'élans de générosité, par d'autres, mélancolique, repliée sur elle-même et quasi asociale. Ce portrait annonce déjà « l'être partagé » qu'elle sera toute sa vie et qu'évoque poétiquement un article d'Albert Le Grand1, demeuré célèbre dans nos annales littéraires.

La société manitobaine de l'époque n'offrant guère de débouchés professionnels aux jeunes filles de condition modeste, c'est donc vers l'enseignement que se dirige Gabrielle. Après son stage à l'École normale, elle devient institutrice dans deux petits villages des Plaines : Marchand et Cardinal. Ensuite, elle est nommée dans le prestigieux Institut Provencher de Saint-Boniface, où elle aura la charge d'une classe de petits immigrants de toutes les nationalités. Sept ans plus tard, soit en 1937, elle achève sa carrière de maîtresse d'école par un séjour dans l'île de la Poule d'eau, au nord du Manitoba, auprès d'un public constitué seulement de sept élèves.

Elle aura enseigné en tout et pour tout huit ans en se joignant parallèlement à une troupe de théâtre, le Cercle Molière : elle y joue des rôles de jeunes premières ou, au contraire, de vieilles filles maniaques et revêches. Elle contracte tellement le virus du théâtre qu'elle décide alors d'en faire son métier et de partir étudier l'art dramatique en Europe.

Ici, se situe l'un des épisodes les plus douloureux de son existence. Un soir de verglas, sa mère – qui a sombré dans la gêne depuis la disparition de son mari en 1929 – se brise la hanche en tombant. Elle est à peine rétablie que Gabrielle lui annonce tout de go son départ pour Paris. À la suite de cette décision, ses sœurs et la population de Saint-Boniface vont lui reprocher toute sa vie d'avoir abandonné la pauvre femme handicapée, au seuil de la vieillesse et de la misère. À tel point que l'auteur va développer un sentiment de culpabilité qu'elle traînera jusqu'à la mort et dont elle tentera vainement de se débarrasser en écrivant.

En attendant, son séjour en Europe, qui s'étend de 1937 à 1939, est particulièrement décevant. La pratique du théâtre, telle qu'enseignée par les Français, ne lui convient pas. Gabrielle ne s'adapte pas à la vie parisienne et trouve le jeu des acteurs superficiel et outré. À Londres, la discipline de travail se révèle trop dure et pour couronner le tout, un médecin diagnostique qu'elle ne possède ni la constitution physique ni les capacités respiratoires indispensables pour embrasser la profession de comédienne. Elle se tourne dès lors vers son autre passion, l'écriture : elle publie des articles dans un journal français, en envoie à La Liberté, l’organe des Franco-Manitobains, puis, devant la menace imminente de guerre mondiale, rentre au Canada.

Elle a trente ans et pourtant, elle est au bord du suicide parce qu'elle estime que sa vie a échoué. Elle s'installe à Montréal, fait des débuts modestes dans le journalisme, puis, grâce à Henri Girard, son talent s'affirme à travers contes, nouvelles, reportages, enfin, éclate au grand jour avec la publication de son premier roman, Bonheur d'occasion, en 1945. Son succès s'étire sur deux ans : elle accumule les honneurs, les récompenses – dont le Prix Fémina en France en 1947 – et est reçue première femme à la Société royale du Canada.

Mais toute cette publicité faite autour de son nom la fatigue beaucoup. Elle décide alors de se retirer et part en France avec son mari, le Dr Carbotte, où elle va écrire La Petite Poule d'Eau (1950), en souvenir de son bref séjour d'enseignement dans le nord du Manitoba. De retour au pays après trois ans d'absence, le couple se fixe à Québec où Gabrielle va désormais se consacrer à son œuvre tout en effectuant de nombreux voyages pour renouveler son inspiration, rendre visite à ses amis, mais aussi, il faut bien le dire, fuir un peu son mari.

En 1957, soit après la publication d'Alexandre Chenevert (1954) et de Rue Deschambault (1955), un ouvrage mi-roman mi-recueil de nouvelles inspiré par sa maison natale, elle acquiert un chalet à Petite Rivière-Saint-François, dans le comté de Charlevoix (nord du Québec), et, dès lors, va partager son temps entre son appartement et cette charmante villégiature.

En 1961, elle publie La Montagne secrète ; en 1966, La Route d'Altamont, qui nous entraîne dans un Manitoba symbolique ; en 1970, La Rivière sans repos, sur la condition des Inuits ; en 1972, Cet Été qui chantait, véritable hymne à la Création ; en 1975, Un Jardin au bout du monde, sur les tribulations des immigrants dans l'Ouest.

Retranchée, elle aussi, « au bout du monde » dans sa maisonnette de Petite Rivière-Saint-François, et plus ou moins séparée du Dr Carbotte, elle devient très prolifique. Dans le même temps, elle multiplie les voyages à travers le Québec, le Manitoba, la France et les États-Unis et reçoit les plus grandes récompenses littéraires, au nombre desquelles le prix David pour l'ensemble de son œuvre. Cette consécration ne l'empêche pas, toutefois, de continuer à souffrir de dépression et d'entretenir des rapports conflictuels avec sa famille, en particulier avec sa sœur Marie-Anna, écrivain, qui, jalouse de son œuvre et de sa gloire, la harcèle de mille manières, allant jusqu'à publier, en 1979, un ouvrage à scandale, Le Miroir du Passé, qui vise à ternir l'image pure et idéale que les lecteurs se font de Gabrielle Roy.

En 1976, paraissent Ma Vache Bossie, un conte pour enfants ; en 1977, Ces Enfants de ma vie ; en 1978, Fragiles Lumières de la terre, qui réunit ses principaux reportages ; en 1979, Courte-Queue, un autre album pour les jeunes; en 1982, De quoi t'ennuies-tu, Éveline ?,  le récit de voyage d'une mère qui rappelle celle de Gabrielle Roy.

Hélas, en 1983, la santé de l'écrivain, déjà fortement ébranlée, se dégrade subitement. Elle fait un dernier séjour à Petite Rivière-Saint-François et s'éteint après trois infarctus à l'Hôtel-Dieu de Québec. Ses cendres sont dispersées dans le Jardin du Souvenir.

Depuis 1973, elle avait entrepris d'écrire l'histoire de sa vie. Inachevée, celle-ci paraîtra respectivement en 1984 et 1997, sous les titres La Détresse et L'Enchantement et Le Temps qui m'a manqué. Gabrielle Roy laisse aussi un autre conte, L'Épagneul et la Pékinoise (1986), de nombreux inédits, ainsi qu'une vaste correspondance. Ses lettres à sa sœur préférée, la religieuse Bernadette, ont paru en 1988, reprenant dans leur titre la tendre appellation qui ouvre chacune d'elles : Ma Chère petite sœur.

Pour la petite histoire, sachez que son autre sœur, Marie-Anna, est décédée il y a deux ans à l'âge de cent-cinq ans.

III) GABRIELLE ROY : UNE ŒUVRE MULTIPLE

On divise généralement l'œuvre de Gabrielle Roy en deux cycles: l'œuvre romanesque et l'œuvre autobiographique. Inutile d'insister sur le fait que ses romans sont fréquemment influencés par sa propre vie et vice versa, que ses écrits autobiographiques sont fortement imprégnés d'imaginaire.

Évidemment, il ne sera pas question, ici, d'effectuer une analyse approfondie de son œuvre. Je me limiterai à en extraire quelques thèmes afin de vous rafraîchir la mémoire et d'évoquer les ouvrages consacrés au Manitoba.

Bonheur d'occasion est né d'une rencontre de hasard avec le quartier Saint-Henri de Montréal. On sait qu'à cette époque, Gabrielle se promenait souvent seule ou en compagnie d'Henri Girard car elle préparait toute une série de reportages sur sa ville d'adoption, travail destiné à mieux la faire connaître à ses habitants. La découverte de Saint-Henri, par un beau soir de printemps, est pour elle un véritable coup de foudre, une « illumination » – pour reprendre son expression.

Tout d'abord, elle a l'impression de se retrouver dans le ghetto canadien-français de Saint-Boniface, sa ville natale : elle parlera d'ailleurs de « solidarité avec mon peuple retrouvé. » Ensuite, elle trouve que derrière sa laideur industrielle, se cache une grande beauté. Enfin et surtout, elle est profondément choquée par la misère des gens qui y vivent.

Encouragée par Henri Girard, elle commence donc à écrire une nouvelle, puis le projet prend de plus en plus d'ampleur, enfin débouche sur le grand roman que l'on sait. Pourquoi grand roman ? Parce que pour la première fois, un écrivain exprimait des valeurs autres que celles de la religion, de la patrie, de la paysannerie et du retour à la terre ; pour la première fois, un auteur décrivait la ville telle qu'elle était, en une sorte de vaste roman-témoignage ; pour la première fois, une romancière mettait en scène des ouvriers et tout un monde de déshérités, de déracinés, de marginaux, d'« exclus », dirait-on aujourd'hui, dont la littérature n'avait encore jamais parlé jusqu'ici. C'était le premier roman véritablement « urbain » et c'est en ce sens qu'il a marqué de manière définitive les Lettres canadiennes-françaises.

Autre précision : dans cette œuvre, Gabrielle ne portait aucun jugement de valeur ; en vraie journaliste, en témoin, elle rendait compte d'une réalité de façon aussi objective que possible et, en dépit des influences de Balzac et d'Émile Zola qu' on y décèle, son roman demeure, à mon avis, toujours autant d'actualité.

L'histoire de Bonheur d'occasion, qui ne la connaît ? C'est celle d'une famille rurale pauvre des années d'avant-guerre, marquée par le chômage, l'inadaptation à la ville, les déménagements, les nombreuses grossesses de la mère, Rose-Anna, etc. Une famille qui ne devra finalement son salut qu'au départ pour le front du père, Azarius, et d'un des fils. Parallèlement, la fille aînée de la maison, Florentine, est séduite et abandonnée par un jeune arriviste, Jean Lévesque, et comme elle aussi rêve d'ascension sociale, elle épousera un garçon de la bonne bourgeoisie en lui faisant endosser la paternité de l'enfant qu'elle porte.

Sombre drame qui scandalisera certaines mentalités de l'époque, mais qui connaîtra un immense succès car pour la première fois encore, quelqu'un révélait au grand jour la situation cruelle dans laquelle avaient vécu les Canadiens de l'entre-deux guerres.

Le thème de la ville, présentée comme un monstre qui dévore ses enfants, ressurgira dans Alexandre Chenevert , l'histoire d'un petit employé de banque montréalais qui va soigner une dépression nerveuse au bord d'un lac, se découvre une vocation d'écrivain, mais revient mourir d'un cancer en ville. Cet homme malmené par le destin ne voit son salut que dans le retour à la religion, qu'il confond avec son amour de la nature.

Dangereuse, perverse, pernicieuse est aussi la ville de La Rivière sans repos, à laquelle les Inuits sont incapables de s'adapter, comme celle de La Montagne secrète – Paris –, qui finira par tuer le peintre Pierre Cadorai.

Le plus souvent, les romans de Gabrielle Roy auront pour thème la nature – ambiguë car pouvant se révéler aussi accueillante qu'hostile – et en particulier la campagne manitobaine. Sous sa plume, on retrouve, dans l'ampleur de ses phrases, le souffle puissant du vent des plaines ou l'écoulement sinueux d'une rivière. Parfois, ses mots se posent en flocons légers et sautillants sur la page blanche. Parfois encore, les descriptions de la tempête ou du blizzard déchaînent un flot d'images vigoureuses : ainsi, le vent est-il comparé à un maître de danse avec une cravache.

Parmi les grands romans de la nature manitobaine, il faut citer La Petite Poule d'eau, une transposition idéalisée du séjour d'enseignement que Gabrielle effectua auprès de ses sept élèves dans l'île du même nom. Il y a également certaines nouvelles de Rue Deschambault, où les personnages doivent faire face aux éléments déchaînés, et de La Route d'Altamont, où l'héroïne et sa mère se perdent dans les collines Pembina, au sud du Manitoba. Dans  « L'Enfant morte », une nouvelle extraite de Cet Été qui chantait, la description des fleurs s'accorde à l'atmosphère de pureté virginale qui entoure la mort d'une petite fille. Un Jardin au bout du monde et Ces Enfants de ma vie nous entraînent à travers les immenses plaines à blé, à la découverte d'êtres solitaires, isolés, coincés entre un ciel trop haut et un horizon trop plat qui ne leur ouvrent guère de perspectives d'avenir. Enfin, l'on trouve des descriptions du Manitoba, enrichies de réflexions philosophiques sur notre existence, dans les reportages de Fragiles Lumières de la terre, ainsi que dans l'autobiographie, La Détresse et l'Enchantement suivie duTemps qui m'a manqué.

Déchirés entre la ville et la campagne, la montagne et les plaines, les personnages de Gabrielle Roy sont aussi déchirés à l'intérieur d'eux-mêmes. Vous aurez remarqué que chez eux, il n'existe pas de bonheur qui ne soit teinté d'amertume, pas de joie qui ne soit indissociable de la tristesse. Prisonniers de la ville ou de l'étendue des Prairies, souffrant d'un profond sentiment d'exil à la fois géographique et psychologique, ils aspirent à la liberté, rêvent toujours d'autre chose, d'un « ailleurs », et ne se satisfont jamais de leur sort. Tous s'efforcent d'atteindre un Absolu – parfois mal défini – qui prend les formes les plus variées : la fuite, le voyage, le rêve, le souvenir, la nostalgie d'un Paradis quelconque, la nature, la prière, le jeu, l'alcool, les amours impossibles...

Héros souvent aimants, touchants, attachants, ils apparaissent pourtant incapables de communiquer avec leurs semblables et se réfugient dans la nature, avec laquelle ils communient de manière mystique jusqu'au vertige. Dans La Montagne secrète, le peintre Pierre Cadorai sacrifie tout pour rejoindre sa chère montagne, au cœur des Territoires du Nord-Ouest, et va jusqu'à lui faire don de sa vie en la peignant jusqu'à l'épuisement.

Héros complexes, tourmentés, torturés, voire un tantinet masochiste (Alexandre Chenevert), qui ne trouvent l'apaisement que dans la mort. Ils ressemblent à Gabrielle Roy elle-même, bien sûr, mais aussi aux membres de sa famille. En effet, les écrits autobiographiques publiés après sa disparition ont mis au jour, pour la première fois, le portrait d'êtres perpétuellement angoissés, bousculés par le destin, victimes, à l'image des héros de tragédie, de la fatalité ou du mauvais sort.

Ainsi, depuis leur enfance jusqu'à leur mort, les parents de Gabrielle Roy ont-ils connu une vie laborieuse, épuisante : le père a erré de petits métiers en petits métiers pour perdre au bout du compte le seul emploi durable qu'il ait jamais trouvé. La mère a travaillé dur comme ménagère, couturière, repasseuse, et a vu mourir sous ses yeux deux de ses enfants. Les frères ont tous trois souffert de problèmes d'argent, d'alcool, de chômage : Joseph a mené une existence itinérante d'une extrémité à l'autre du Canada ; Germain, amateur d'automobiles et de vitesse, s'est tué dans un accident ; Rodolphe a traîné une vie de célibataire instable et inconséquente. Du côté des sœurs, la situation n'est guère plus brillante : Anna, qui a manqué sa vocation d'auteur – elle aussi possédait un réel don pour l'écriture –, a épousé un homme qui ne lui convenait pas et, après les péripéties d'une vie assez mouvementée, s'en est allée mourir d'un cancer en Arizona. Marie-Anna n'a jamais rencontré le succès littéraire de son vivant : trente-cinq ans durant, elle a cheminé d'un poste d'institutrice à l'autre à travers le Manitoba, la Saskatchewan et l'Alberta, changeant au moins vingt-trois fois d'école, sans jamais parvenir à se fixer nulle part. Bernadette, elle aussi porteuse d'une vocation littéraire et artistique, s'est retrouvée enfermée au couvent. Certes, il y avait chez elle un vif attrait pour la vie religieuse et le métier de professeur de diction, mais l'on est tout de même loin des théâtres dont elle rêvait : l'on sait aujourd'hui qu'elle est entrée avant tout en religion pour soulager ses parents d'un poids financier. Enfin, la plus défavorisée, Clémence, femme brillante mais frappée de déficience mentale à la quarantaine, vivotera de foyer en foyer jusqu'à son décès, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans.

Par conséquent, l'on comprend que Gabrielle, confrontée sa vie durant à des exemples aussi douloureux, ne pouvait avoir une vision optimiste de la famille, de la société et même du monde d'une manière générale. Le spectacle des échecs familiaux qui se jouait en permanence sous ses yeux – ou dont elle recevait des échos lorsqu'elle était éloignée – a inévitablement nourri sa prédisposition à rendre par l'écriture l'infinie complexité des êtres et des âmes. Sans aucun doute est-ce lui qui l'aura poussée à cacher son univers personnel – dont elle avait plus ou moins honte – sous les couleurs chatoyantes de sa plume, comme à s'inventer plusieurs familles imaginaires.

Il n'en demeure pas moins que, malgré la détresse qui les caractérise, Gabrielle Roy, sa vie, son œuvre, le monde de ses rêves, continuent à nous enchanter, nous, lecteurs ou chercheurs, par-delà les années, et qu'ils constituent un témoignage unique et immortel sur notre condition humaine, elle aussi mouvante, incertaine, fragile, en un mot : multiple.

Conférence parue dans L'Action Nationale, Montréal, vol. 91, n° 7, septembre 2001, p. 87-104 ; Internet : http://www.action-nationale.qc.ca

NOTES 

1. Né à la Butte du Paradis (Sakatchewan) en 1916, Albert Le Grand effectua ses études au Collège des Jésuites d'Edmonton (Alberta). Il obtint une licence en philosophie à l'Université de Montréal puis en 1944, une maîtrise de Lettres pour un mémoire sur La Conquête poétique de Paul Claudel. En 1949, il épousa Liliane Bergeron, la sœur du célèbre annonceur-radio Henri Bergeron, comédienne au Cercle Molière de Saint-Boniface (Manitoba) et pionnière de la radio féminine dans l'Ouest, dont il eut cinq enfants. La même année, tout en enseignant aux Collèges Sainte-Marie et Brébeuf (Montréal), il fut reçu docteur ès lettres de l'Université de Montréal pour une thèse sur Paul Claudel et la possession de l'univers dans la joie. Il professa successivement au Collège militaire de Kingston (Ontario), à l'Université Queen's (même province), et à l'Université de Montréal, avant de fonder en 1968 la première chaire de littérature québécoise à l'Université de Strasbourg (France). Il mourut en 1976. Intellectuel brillant et magistral, il est l'auteur de plusieurs articles sur Gabrielle Roy qui révèlent ses talents de styliste et d'analyste. Celui auquel il est fait allusion ici, « Gabrielle Roy ou l'être partagé » (cf. bibliographie), n'a pas vieilli d'un pouce. L'œuvre d'Albert Le Grand, méconnue et souvent jalousée par ses pairs, a conduit à la création de dix-huit départements de littérature canadienne-française en France et permis, entre autres, à la signataire de la présente communication, de poursuivre sa carrière d'auteure et de spécialiste de littérature francophone.

2. Henri Bergeron (1925-2000). Homme de médias et auteur canadien-français. Originaire de Saint-Lupicin (Manitoba), il fut l'un des pionniers de la radio en qualité d'annonceur au premier poste français de l'Ouest (CKSB, Saint-Boniface, 1946). Devenu par la suite le premier animateur de langue française à la télévision canadienne (CBFT-Montréal, 1952), où son parfait bilinguisme faisait merveille, il acquit la célébrité grâce à des émissions telles que L'Heure du concert, Concert pour la jeunesse (années 1960) et Les Beaux Dimanches (années 1970-1980), pour n'en citer que quelques-unes. Pendant sa retraite, il se découvrit une passion pour l'écriture et nous a laissé notamment des mémoires sur son parcours exceptionnel, Un bavard se tait pour écrire (1989) et Le Cœur de l'Arbre : un bavard récidive (1995).

BIBLIOGRAPHIE
    
            

OUVRAGES

GENUIST, Paul. Marie-Anna Roy, une voix solitaire, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1992.

HESSE, M.G. Gabrielle Roy par elle-même, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 1985.

RICARD, François. Gabrielle Roy, une vie, Montréal, Éditions Boréal, 1997.

ROY, Gabrielle. Œuvres (Éditions internationales Alain Stanké ; Éditions Boréal, Montréal).

ROY, Marie-Anna. Le Miroir du passé, Montréal, Éditions Québec-Amérique, 1979.

TOUSSAINT, Ismène. Les Chemins secrets de Gabrielle Roy-Témoins d'occasions, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 1999.

TOUSSAINT, Ismène. L'Homme et la nature dans l'œuvre de Gabrielle Roy, mémoire de D. E. A., bibliothèque de l'Université de Rennes II Haute-Bretagne, Rennes, France, 1987 ; repris dans Études canadiennes : publications étrangères, collection « Canada », Ottawa, Bibliothèque nationale du Canada, 1995.

TOUSSAINT, Ismène. L'Homme et la Nature dans l'œuvre de Gabrielle Roy,  thèse de doctorat de 3e cycle, Centre de documentation littéraire et historique du Meiller (CDHLM 73), Meiller, France, 1994.


ARTICLES

LE GRAND, Albert. « Pour l'amour de la littérature », Le Quartier Latin, Montréal, 20 février 1948, p. 2.

LE GRAND, Albert. « En  marge de la littérature », Le Quartier Latin, Montréal, 20 février 1948, p. 2.

LE GRAND, Albert. « Gabrielle Roy ou l'être partagé », Études françaises, ontréal, vol. 1, nº 2, 1965, p. 39-65.

RICARD, François. « Le Cercle enfin uni des hommes », Liberté, Montréal,  n° 103, Montréal, janvier-février 1976, p. 59-78.

ROY, Gabrielle. « Ma Rencontre avec les gens de Saint-Henri », Les Cahiers franco-canadiens de l'Ouest, vol. 8, n° 2, Presses universitaires de Saint-Boniface, Manitoba, 1996 (texte de 1947).

TOUSSAINT, Ismène. « Inauguration de l'Île Gabrielle-Roy dans la rivière Poule d'Eau (Manitoba) », Les Cahiers franco-canadiens de l'Ouest, vol. 2, nº 1, Les Presses universitaires de Saint-Boniface, Manitoba, printemps 1990, p. 91-95.

TOUSSAINT, Ismène. «Marie-Anna Roy, un être d'exception», La Liberté, Saint-Boniface, 28-31 décembre 1993.

TOUSSAINT, Ismène. « Une visite guidée de Saint-Boniface par Louis Riel et Gabrielle Roy », suivi de « Louis Riel, Le père du Manitoba », et de «Gabrielle Roy, écrivain de la condition humaine», Revue francophone Sol'Air , nº 8, mai-août 1995, p. 146-172.

TOUSSAINT, Ismène. «Gabrielle Roy, un sommeil de Belle au Bois Dormant», La Liberté, Saint-Boniface, 28 septembre 1995.

TOUSSAINT, Ismène. « Gabrielle Roy », L'Encyclopédie du Canada 2000 (sous la direction de Jean-Louis Morgan), Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000.

TOUSSAINT, Ismène. « Marie-Anna Roy », L'Encyclopédie du Canada 2000, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000.

TOUSSAINT, Ismène. « Un désert littéraire fleuri de roses : Gabrielle Roy et Marie-Anna Roy », dans « La Littérature d'expression française dans l'Ouest canadien – Trois siècles d’écriture », L'Encyclopédie du Canada 2000, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000 (prix André-Laurendeau).

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint

 


Haut de la page

Administration