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ISMÈNE TOUSSAINT

« C'EST UNE LANGUE BELLE... APERÇU D'HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE » : CONFÉRENCE DE M. YVES SAINT-DENIS, DOCTEUR ÈS LETTRES, PRÉSENTÉE LE 4 DÉCEMBRE 2017 À LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL


Yves Saint-Denis
© 2.lisulf.quebec

APERÇU D'HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

CONFÉRENCE PRÉSENTÉE LE 4 DÉCEMBRE 2017 À LA MAISON-DUVERNAY, DANS LE CADRE DES LUNDIS DE L'HISTOIRE TENUS SOUS L'ÉGIDE DE L'ASSEMBLÉE DES PATRIOTES DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE ET DE LA SECTION LUDGER-DUVERNAY DE LA SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL

PAR YVES SAINT-DENIS1, DOCTEUR ÈS LETTRES

PREMIÈRE PARTIE :

« C’est une langue belle... » - 1 chronique 80

On connaît la chanson d’Yves Duteil, un clin d’œil immense à la mémoire de Félix Leclerc, et à la fois, un hymne tout en beauté à sa majesté la langue française.  C’est une longue et noble histoire que celle de la langue française et elle demanderait des heures à raconter.

Dans ce champ immense de la langue, nous nous bornerons à rappeler que le français s’avère la langue maternelle de plus de deux cents vingt millions de personnes et qu’il est connu et répandu à travers le monde chez un nombre encore beaucoup plus considérable.  Parlé dans plus de quatre-vingts pays, le français est reconnu comme une langue officielle dans une cinquantaine d’entre eux.

Le français s’avère en outre beaucoup plus qu’un simple 1) moyen de communication, comme se borne souvent à l’être l’anglais ; il constitue 2) l’instrument par excellence de la pensée et forme 3) un véhicule culturel de toute première valeur, en plus, pour certaines personnes, de représenter 4) un véritable mode de vie.

En passant par le latin

Les linguistes sont remontés au berceau des langues indo-européennes, situé quelque part en Caucasie ou Occasie, entre les mers Noire et Caspienne.  Ils ont pu établir trois grandes couches de langues : 1) les langues indo-européennes primitives, dont le celtique ; 2) les langues mères : romanes ou latines, germanique et slaves chez la race blanche ; ainsi que 3) les langues modernes, dont le français.

Nous verrons comment l’un de ces peuples celtiques, les Gaulois (500 ans av. J.C.), vaincus en 50 av. J.C., passent à la langue latine qui devient du gallo-romain ; puis que les Francs (5e siècle), nouveaux conquérants, tout en épousant la langue des Romains vaincus, la font évoluer vers le roman (9e siècle), l’ancien français (11e siècle), le moyen français (15e siècle) et le français moderne avec l’arrivée de la grammaire et des accents au 17e siècle.  Et cette langue belle a connu son unité d’abord en Nouvelle-France, grâce aux Filles du Roy.

Les langues celtiques comportaient trois branches, soit le gaélique (Irlande et Écosse), le britannique (Gallois, ancien cornique au Sud de l’Angleterre et breton) et du Gaulois.  Pendant un millénaire avant le Christ, la Gaule, composée de 90 peuples, s’étend en un vaste pays depuis l’Italie du Nord, le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées, l’Atlantique, jusqu’à la Belgique.  Ce sont des peuplades belliqueuses, guerrières et illettrées, que nous ne connaissons pas en profondeur car elles ne laissaient pas d’écrits, et dont Jules César fit la conquête, un demi-siècle avant Jésus-Christ.

Comme il arrive normalement, le vainqueur impose sa langue au vaincu, tout en maintenant certains mots de cette langue parlée sur le territoire conquis, ce qu’on appelle le phénomène du substrat.  Ainsi se répand très rapidement le latin parlé par les soldats romains.  Comme le constate Guy Couvert : « La conquête de Jules César répandit très vite à travers toute la Gaule l’usage du latin, qui supplanta peu à peu le celtique. Les Romains n’eurent d’ailleurs nullement recours à la violence pour imposer leur langue aux Gaulois : l’ascendant de leur civilisation supérieure, la multiplicité des relations militaires, commerciales, judiciaires et administratives, l’ambition d’arriver aux charges publiques, et le caractère gaulois lui-même avec sa mobilité naturelle, son instinct imitateur et son goût de la nouveauté, tout favorisa la rapide expansion du latin en Gaule. »  Cette langue gallo-romaine était un latin populaire, en route vers le français.  

« C’est une langue belle... » - 2 chronique 81

Mais il nous faut explorer davantage le vaste champ de l’origine du langage.  Nous n’avons que sommairement présenté nos ancêtres Gaulois, qui abandonnèrent rapidement leur idiome au temps du Christ à la faveur du latin, langue plus évoluée, plus raffinée, plus élevée, plus riche pour désigner les objets, les choses et, surtout, pour exprimer les idées et les sentiments.  Avant donc de poursuivre notre route vers le Moyen Âge et les Temps Modernes jusqu’à nous, il convient de remonter dans le temps vers la plus haute Antiquité. 

Mais se pose alors le problème de l’origine du langage. Il faut d’abord distinguer les mots « langage » et « langue ».  Le langage est un moyen dont disposent les hommes et la plupart des animaux pour communiquer entre eux par les gestes, les cris, la parole : de la fumée des Amérindiens au tamtam dans la brousse, du hennissement du cheval au croassement de la corneille, du cri de douleur aux pleurs de l’enfant, du braille, des signes pour les sourds, des panneaux routiers jusqu’aux signes graphiques et vocaux.  La parole est évidemment la forme la plus élevée de langage.

Mais voilà le problème, avec la parole.  Nous ne savons pas comment les langues ont commencé.  Nous ignorons également quelles étaient les premières langues parlées.  Les linguistes étudient les langues qui se parlent et qui s’écrivent, mais si haut qu’ils remontent dans l’histoire et les origines, ils ont toujours affaire à des langues très développées.  Ils veulent aboutir à un idiome primitif par la comparaison des langues actives, mais ce n’est que chimère car même les langues-mères n’ont en elles rien de primitif.

La langue en ses débuts

Il fallait donc tenter de remonter au berceau des langues indo-européennes.  Or, comme l’histoire attribue au petit peuple des Phéniciens l’invention de l’écriture vers 3 300 avant Jésus-Christ, toute donnée antérieure s’inscrit dans la préhistoire.  Toutefois, les correspondances évidentes entre les différentes langues de l’époque prouvent l’existence d’une langue commune indo-européenne.  Cette langue a été parlée avant les données linguistiques et historiques.  Les différentes langues trouvent leur origine dans des différences dialectales de la grande communauté linguistique.

Simplifions en disant que si plusieurs langues-filles présentent des expressions communes, nous pouvons assumer que ces expressions proviennent de la langue-mère du parler primitif.  Ce peuple indo-européen primitif était plutôt une nation née d’un mélange de plusieurs races.  Il possédait toutes les conditions pour former un peuple uniforme.  L’organisation de la famille paraît avoir été patriarcale.  Les Indo-Européens étaient des agriculteurs et des éleveurs de bétail, certainement pas des nomades.  Ils ont vu la transformation de la pierre au cuivre et connaissaient aussi le bronze. 

Le peuple indo-européen primitif était vêtu du pagne, du manteau et des chaussures.  Il s’alimentait de racines et des produits de l’élevage.  Comme mœurs, il pratiquait l’hospitalité, le serment et aussi la loi du talion.  Il distinguait entre l’âme et le corps.  À côté de la croyance à l’âme et à la sépulture des morts, il croyait à une quantité de démons bienfaisants ou malfaisants et à un Dieu suprême.

Ainsi, après avoir d’abord présenté les Gaulois, nous sommes remontés à leurs ancêtres. 

 « C’est une langue belle... » - 3 chronique 82

Retracer l’histoire de la langue française dans 1) ses origines (en remontant à travers les trois grandes couches de langues), 2) sa formation (chez le peuple gaulois au contact des Romains), 3) son développement et son évolution (tout au long du Moyen Âge, depuis les grandes invasions barbares jusqu’à la Renaissance, 4)  son épanouissement (par sa littérature et ses néologismes), s’avérait une entreprise plutôt hardie, qui pouvait ne pas intéresser tout le monde et être considérée trop élitiste pour les lecteurs d’un hebdomadaire, tel que je l’ai fait, de 2012 à 2015, dans ma série de Chroniques de l’Amérique française (Journal de HawkesburyOntario).

Mis à part la remarque d’un confrère lettré d’Ottawa en ce sens, tous les autres commentaires reçus, dont trois en provenance de docteurs en français de France, m’encourageaient à poursuivre ce travail.  Originaire de Bretagne, l’une d'eux écrivait : « Excellente comme d’habitude, ta chronique, accrocheuse dès le début, pédagogique, informative (j’ai appris bien des choses) et je suis parfaitement d’accord avec ce que tu dis au sujet de l’anglais, langue de communication, et le français, langue de la pensée. »

« Pas besoin de doctorat, soutient un autre.  Il faut faire confiance au lectorat.  La curiosité intellectuelle de bon aloi est répandue et, quand il s’agit de notre langue et de nos origines, nous cherchons à en savoir toujours plus. »  « Pour ma part, écrit une troisième personne, je raffole de tout ce qui touche de près ou de loin à la langue française ou aux langues en général.  Les passionnés sont tous les mêmes, ils en ont jamais assez. » 

Poursuivons donc cet abrégé d’histoire de la langue gauloise issue du celte antique et devenue langue gallo-romaine, qui était un latin populaire en route vers le français.

« C’est une langue belle... » - 4 chronique 83

Au temps du Christ, on était encore bien loin des premiers balbutiements de la langue française : à plus de 800 ans, et encore.  Les langues indo-européennes primitives, parmi lesquelles le groupe des langues celtiques, comprenaient le gaulois, voyaient toutefois ce dernier disparaître rapidement depuis la conquête romaine de Jules César en l’an 50 avant notre ère.  Cette langue en pleine transformation, qu’on a appelé le gallo-romain, puis le roman, était un latin populaire ou vulgaire, langue du peuple.  Le mot « peuple » vient des deux mots latins qui se disaient « populus » ou « vulgus ».  Rien de « vulgaire », au sens moderne du terme, dans ce dernier mot.  On parle encore de vulgariser la science, c’est-à-dire de faciliter à tous sa compréhension. 

La langue du Peuple

La langue gallo-romaine, appelée aussi « lingua romana rustica », était essentiellement une langue orale.  D’ailleurs, le peuple n’écrivait pas.  D’autre part, la langue des administrateurs, le latin classique, n’était guère utilisée par plus d’un pour cent des gens.  Illustrons par quelques exemples :  le mot « table » en latin classique se disait « mensa », mais en latin populaire, nous reconnaissons facilement « tabula ».  Avec la disparition du « u », on sait que toute voyelle finale tombe, excepté le « a » qui s’affaiblit en « e » pour donner « table ».

Le mot « cheval » constitue un merveilleux exemple et se disait « caballus » en latin populaire.  Sa morphologie est passionnante et donnera naissance à de nombreux mots, tels « cavalier », « chevalier », « cheval », et même « joual », comme dans la phrase : « Après sa chute de joual, il avait mal partout, des jueux jusqu’aux juilles ».  Cette prononciation plutôt juteuse était celle d’un maire fort coloré de mon canton.  Sur un ton plus sérieux, considérons par opposition à cette langue populaire, les mots de formation savante, auxquels on fera appel à compter de la Renaissance gréco-latine du 16e siècle.  En latin classique, cheval s’écrivait « equus », d’où la formation du mot « équitation ».  Pourquoi alors parler d’un « hippodrome » pour désigner la piste de course de chevaux ?  C’est un autre mot savant venu du grec « hippos » pour désigner « cheval ».  Les termes médicaux sont formés surtout à partir du grec classique, ce qui explique le bourrage de crâne auquel doivent se livrer les médecins d’aujourd’hui, qui doivent apprendre tous ces mots par cœur puisque le grec n’est plus enseigné comme au temps du cours classique.  Mais nous voilà à cheval sur les mots.  Il faudra chevaucher à nouveau dans le pré linguistique.

« C’est une langue belle... » - 5 chronique 84

C’est une longue et noble histoire que celle de la langue française, langue moderne née de la langue-mère latine, elle même issue du Latium, un des douze rameaux du berceau des langues indo-européennes primitives, qui comptait également la branches des langues celtiques, et plus exactement du gaulois.  Mais nous ne parlons plus cette langue celte, ou si peu, aujourd’hui, parce qu’il y a déjà plus de 2000 ans, la conquête de la Gaule vit le vainqueur romain imposer sa langue au vaincu, le latin.  Progressivement, on a appelé cette langue en transformation le gallo-romain ou gallo-roman.

Toutefois, une deuxième conquête se produisit au Ve siècle, lors des grandes invasions barbares, de 395 à 476 après Jésus-Christ, avec la venue des trois grandes familles de peuplades composées des 1) TARTARES : Huns (avec Attila), Avares, Bulgares, Hongrois, Mongols et Turcs (en Asie) ; 2) SLAVES : Lètes (Polonais), Esclavons, Tchèques (Bohème), Serbes, Moraves, Bosniens, Dalmates, Croates, Poméraniens, Livoniens (Russie) ; 3) GERMAINS : Angles, Saxons, Francs (avec Clovis), Alamans, Suèves (Souabe), Baravois, Vandales, Burgondes, Lombard, Hérules, Gépides, Wisigoths (Est), Ostrogoths (Ouest) et Alains.

C’est la chute de l’Empire romain d’Occident, avec son ancienne redoutable armée qui ne compte plus principalement que des légions étrangères.  Cette date de 476 marque la fin de la période de l’Antiquité (3300 av. J.-C. jusqu’à 476 ap. J.-C.) et le début du Moyen Âge, période qui s’étendra sur près de mille ans, jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Orient par la prise de Constantinople en 1453.

La langue latine maintenue

Quand les Gaulois avaient été conquis par César, cinq siècles plus tôt, le phénomène du substrat s’était normalement installé et la langue du vainqueur avait prévalu.  On s’était mis à l’apprentissage de la langue latine, mais quelque 180 mots avaient été gardés.  Toutefois, environ 130 disparurent dès le Moyen Âge, et des 50 qui s’étaient maintenus, plusieurs étaient des noms propres, noms géographiques, noms de ville, tels Paris, Reims (prononcez Rinse), Rennes, Limoges, Nantes et Tours.  Parmi ces mots celtes, nous reconnaissons aussi des mots usuels qu’on ne trouvait peut-être pas dans l’ancien Latium, tels « abonner, « alouette », « ardoise », « arpent », « bec » et « chemise ».

Avec cette nouvelle conquête du Ve siècle, c’est le phénomène beaucoup plus rare du superstrat qui survient, à savoir que le roi Clovis et ses Francs apprennent la langue des vaincus.  Ainsi, le gallo-roman est maintenu, et la langue-mère que constitue la latin s’épanouira dans ses diverses branches de langues modernes que deviendront les langues romanes principales, telles le français, le provençal, l’italien, l’espagnol, le portugais et le roumain.

« C’est une langue belle... » - 6 chronique 85

Dans ce cheminement à travers l’histoire de la langue française, nous nous sommes jusqu’ici intéressés à ses origines, et nous abordons maintenant à l’étape de sa formation au Moyen Âge.  Nos auditeurs auront bien saisi que nous devons emprunter certains raccourcis  que les plus lettrés et férus d’histoire voudront bien nous pardonner.  Nous avons bien compris que le phénomène assez exceptionnel du superstrat amena Clovis et ses Francs, du groupe des langues-mères germaniques, à apprendre la langue des vaincus que furent les Romains, qui comptaient dans leurs rangs surtout des légions étrangères.  Ainsi, en Gaule, c’est encore du latin populaire qu’apprennent les Francs, mais ils y apportent à leur tour des mots nouveaux.

Comme les armées de Clovis sont de constitution guerrière, c’est sans surprise que ces soldats conservent un vocabulaire qui les caractérisent, tels les mots « gwerra, werra (en anglais war), guerre » et encore « helms, helm (en anglais helmet), heaume », un casque de guerre.  Mais ces gens amènent surtout le mot « francesca » qui évoluera pour donner « françois » puis « français », ce qui explique qu’on ait conservé dans le temps le prénom « François » et le patronyme « Langlois ».

Il faut surtout constater que chez ces « rustauds », on n'avait pas encore institué la police de la langue, et qu’en toute indiscipline celle-ci évolue très rapidement et sans bride, en l’espace de cent ans.  Le latin cultivé (ou classique) a disparu.  Durant les deux siècles suivants (600 à 800 ap. J.-C.), la France est un pays bilingue où le roi et l’administration sont germains et le peuple, gallo-romain.  Une situation semblable se produira en Angleterre, quand Guillaume le Conquérant de Normandie en fera la conquête par la bataille de Hastings, en 1066.  L’administration du pays sera française pendant quatre siècles, jusqu’à la Guerre des Deux Roses.

Le roman ou le francien (IXe-XIe siècles)

L’époque des rois mérovingiens (481-751) est révolue et celles des Carolingiens (751-987) est arrivée.  Charlemagne est couronné empereur en l’an 800 et, en ce début du 9e siècle, il œuvre à l’unification de la France.  Les dialectes des 50 diverses provinces tombent lentement vers le patois et seront remplacés par celui de l’Île-de-France (Paris), le francien, qui s’élève au rang de langue.  On peut donc fixer les débuts de la langue française en ce neuvième siècle au cours duquel apparaissent les premiers textes.

Le premier texte français présente Le serment (ou Les serments) de Strasbourg.  En 841, Louis le Pieux, fils de Charlemagne, meurt en laissant l’empire établi par son père à ses trois fils, Charles de France, Louis le Germanique et Lothaire, qui hérite d’une longue bande de terre vers l’Italie.  Charles (en francien) et Louis (en germanique) se prêtent mutuellement serment de se liguer contre leur frère Lothaire pour le déposséder, alors que celui-ci voulait garder tout l’immense territoire occidental pour lui.  Pas très édifiant.  Mais on peut alors constater que la langue a évolué et n’est plus du latin.

Viendront d’autres écrits, dont La cantilène de Sainte-Eulalie (881), premier texte littéraire, jusqu’à La chanson de Roland, premier texte célèbre.

« C’est une langue belle... » - 7 chronique 86

Un millénaire qualifié d’obscur.  Nous voici donc parvenus au Moyen Âge, longue période de temps qui s’étend sur tout un millénaire, depuis la chute de l’Empire romain d’Occident, en l’an 395 ou 476, jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Orient en 1453.  Cette époque fut diversement appréciée depuis le XVIe siècle, alors que la Renaissance rejettera presqu’en bloc le Moyen Âge, sauf peut-être Le roman de la Rose.  Le Classicisme, au siècle suivant, gardera l’opinion des maîtres de la Pléïade sur le Moyen Âge, qu’il qualifiera de barbare, et le siècle des lumières, à son tour, tentera de ridiculiser l’époque féodale, qu’il qualifiera de « période d’obscurantisme ».

Une réhabilitation justifiée.  Mais l’époque romantique du 19e siècle tente de ressusciter le Moyen Âge.  On a beaucoup de sympathie pour cette période obscure qu’on veut remettre en évidence.  Le grand Victor Hugo par exemple utilisera le genre épique popularisé au Moyen Âge.  Longtemps après la Renaissance, qui avait fait un retour à l’Antiquité gréco-latine, les écrivains d’après la Révolution française s’intéresseront à la période subséquente du Moyen Âge.  Mais d’abord faut-il considérer que l’organisation sociale du temps présente une division en trois classes, soit le clergé, la noblesse et les tiers états.  Toutefois, ces notions que donnent encore bien des manuels d’histoire sont très éloignées de la réalité.

La société médiévale

La prédominance de la famille.  Une définition de base considère la littérature comme le reflet de la société.  Si la société antique est composée d’individus, la société médiévale est composée de familles.  Ce qui importe alors, ce n’est plus l’homme (comme on se bornait à dire, sans égard à la femme, jusque loin au 20e siècle), mais la lignée.  Pour bien saisir le Moyen Âge, il faut le voir dans sa continuité, dans son ensemble.  Cette importance de la famille se traduit par une prépondérance très marquée de la vie privée sur la vie publique.  La vie rurale est infiniment plus active que la vie urbaine et, dans l’une comme dans l’autre, c’est la famille, non l’individu, qui prévaut comme unité sociale.

La solidarité familiale.  La famille est un corps où circule le même sang, où l’on partage ses joies et ses souffrances.  Dans certaines provinces françaises, particulièrement dans le Nord, d’où provient majoritairement le peuple canadien-français, l’habitat traduit ce sens de la solidarité.  La principale pièce de la maison, c’est la salle qui préside, avec sa vaste cheminée, aux réunions de famille (repas, mariages, mortalités).  Le père de famille n’est pas un chef au sens romain, mais un gérant qui s’acquitte de ses devoirs plutôt qu’il n’exerce un droit : protection des faibles, gestion du patrimoine.  Le véritable propriétaire, c’est la famille, non l’individu.

L’émancipation.  On ne parle pas d’autorité paternelle. Chez les nobles, la pleine liberté d’initiative est atteinte entre 14 et 20 ans, alors que chez les roturiers la majorité survient dès l’âge de 14 à 15 ans.  C’est une scène classique des romans de chevalier que de voir ainsi les fils de la maison, aussitôt qu’ils sont en âge de porter les armes, quitter la demeure paternelle pour courir le monde ou aller servir leur suzerain.

« C’est une langue belle... » - 8 chronique 87

La société médiévale.  Pour bien saisir l’âme du Moyen Âge, dont la littérature est le reflet et la langue l’expression même, il faut poursuivre notre connaissance de sa société qui présente plusieurs caractéristiques originales.  Par exemple, parler de l’Antiquité, c’est faire revivre Rome ou Byzance, mais pour faire revivre la France médiévale, il faut évoquer non pas Paris, mais l’Île-de-France, non pas Rouen, mais la Normandie.  Des problèmes comme l’enfance, l’éducation, la famille, la natalité n’existaient pas au Moyen Âge parce que la famille était alors une réalité, qu’elle possédait la base matérielle et morale, et les libertés nécessaires à son existence.

Le lien féodal.  La société actuelle est fondée sur le salariat.  Sur le plan économique, les rapports d’homme à homme se ramènent aux rapports du capital et du travail : accomplir un travail donné, recevoir en échange une certaine somme, tel est le schéma des rapports sociaux.  Mais au Moyen Âge, la société vit sur un mode totalement différent : le fondement des rapports d’homme à homme, c’est la double notion de fidélité d’une part et de protection de l’autre.  On assure à quelqu’un son dévouement et en échange, on attend de lui la sécurité.  On engage non son activité en vue d’un travail précis à rémunération fixée, mais sa personne ou plutôt sa foi.  En revanche, on requiert subsistance et protection dans tous les sens du mot.  Voilà l’essentiel du lien féodal.

La mort de Roland.  Une parfaite illustration de ce lien féodal survient lorsque Roland meurt en évoquant « Charles, son seigneur qui l’a nourri », dans la célèbre chanson de Roland, écrite vers 1098, à la fin de la période du francien.  Roland est un héros.  Les héros sont invincibles et ne peuvent être tués au combat.  Il dirige l’arrière-garde de l’armée de l’empereur Charlemagne, qui revient en France victorieux après sept ans de combat.  Le comte Roland voit ses 20 000 soldats attaqués au défilé de Roncevaux par 200 000 Sarrazins païens, qu’il entreprend d’exterminer.  Mais la tâche est colossale et il décide d’appeler son suzerain à l’aide.  Il embouche son oliphant (cor) et souffle si fort qu’il se brise les tempes et meurt ainsi.  Charles l’entend, « vingt lieues à la ronde », et revient assurer la victoire puis rentre en France.

La mort de la belle Aude

laisse 268, vers 3705-3722

« Li empereres est repairet d’Espaigne

E vient a Ais, al meillor sied de France ;

Muntet el palais, est venut en la sale.

As li Alde venue, une bele damisele.

Ço dist al rei : « O est Rollant le catanie,

Ki me jurat cume sa per a prendre? »

Carles en ad e dulor e pesance,

Pluret des oilz, tiret sa barbe blance :

« Soer, cher amie, d’hume mort me demandes,

Jo t’en durai mult esforcet eschange :

Ço est Loewis, mielz ne sai a parler;

Il est mes filz e si tendrat mes marches. »

Alde respunt : « Cest mot mei est etrange.

Ne place Deu ne ses seinz ne ses angles,

Apres Rollant que je vive remaigne! »

Pert la color, chet as piez Charlemagne,

Sempres est morte... Deus ait mercit de l’anme !

François barons en plurent et si la pleignent.

 

L’empereur est revenu d’Espagne

Et vient à Aix (capitale), la meilleure ville de France ;

Il monte au palais et vient dans la salle.

À lui Aude est venue, une belle demoiselle.

Elle dit au roi : « Où est Roland le capitaine

Qui me jura de me prendre comme épouse ?

Charles en a et douleur et peine,

Il pleure des yeux, tire sa barbe blanche :

« Sœur, chère amie, tu me demandes un homme mort

Je t’en donnerai un bien meilleur en échange :

C’est Louis,, je ne saurais mieux parler,

Il est mon fils et aussi il aura mes territoires. »

Aude répond : « Ces mots me sont étrangers.

Ne plaise à Dieu ni à ses saints ni à ses anges,

Qu’après Roland je demeure vivante ! »

Elle perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne

Déjà elle est morte... Dieu ait pitié de son âme !

Les barons français la pleurent et aussi la plaignent.

« C’est une langue belle... » - 9 chronique 88

La vie rurale.  La société médiévale comporte une classe rurale, une classe urbaine et, évidemment, la classe royale.  Quelle est donc la place véritable du « dit » paysan au Moyen Âge ?  Il n’est pas méprisé ni rejeté comme on l’a souvent pensé, mais il participe à la grande famille comme membre actif.  Il ne faut pas confondre, à l’époque médiévale, « serf » et « esclave », car ce serait faire fausse route.  L’esclave pendant l’Antiquité n’est nullement comparable au serf de l’âge médiéval, qui a son propre domaine avec la gérance de ses biens, mais dont la seule restriction imposée est qu’il ne peut quitter son domaine et l’abandonner, pas plus que ne le peut le seigneur lui-même.  Le paysan est donc un privilégié qui, pour employer une expression populaire, « est assis à l’autre bout, mais à la table du seigneur ».

La vie urbaine.  C’est à peu près la même conception que la vie rurale que présente la vie urbaine : à savoir les deux principes inséparables de fidélité et protection.  On ne fait pas de distinction entre les sciences, les arts et les métiers.  Par conséquent, chacun peut jouer son propre rôle dans la famille sociale.  Dans le commerce comme dans les métiers proprement dits, on régit sa propre affaire sous un groupement qui protège les droits de chacun.  « Le cordonnier exerce un métier noble », comme l’est le domaine des affaires.  Les règles du jeu sont simples et doivent préserver le bien commun, donc pas de publicité profitable ou d’autres façons déloyales d’augmenter son profit.  La loi est de faire mieux que son voisin, mais pour le même prix.

La hiérarchie des suzerains.  Loin d’être les deux seules forces en présence, l’État et l’individu ne correspondent que par une foule d’intermédiaires.  L’homme au Moyen Âge n’est jamais un isolé ; il fait nécessairement partie d’un groupe : domaine, association, université quelconque, qui assure sa défense tout en le maintenant dans la voie droite.  L’artisan, le commerçant sont à la fois surveillés et défendus par le maître de leur métier.  Le paysan est soumis à son seigneur, lequel est vassal d’un autre, celui-ci d’un autre, qui lui est encore supérieur, et ainsi de suite jusqu’au roi. 

Le pouvoir central.  Le domaine du pouvoir central est d’ailleurs strictement limité aux affaires publiques.  Mais dans les questions d’ordre familial, si importantes dans la société médiévale, l’État n’a pas le droit d’intervenir.  Dans ce domaine, c’est la coutume qui règle les problèmes.  Or la coutume est un ensemble d’observances, de traditions, de règlements issus de la nature des faits, non d’une volonté extérieure.  Par conséquent, il y a garantie contre la force, en accord avec l’évolution du peuple ; avantage d’être malléable, d’absorber tout changement.

La royauté.  Comment s’exerce l’autorité royale ?  Le théologien Henri le Grand voit dans la personne du roi un chef de famille, défenseur des intérêts de tous et de chacun.  Le roi, placé à la tête de la hiérarchie médiévale (féodale), comme le seigneur à la tête de son domaine et le père à la tête de sa famille, est à la fois un administrateur et un justicier.  La personnalité des rois capétiens était singulièrement bien adaptée à la conception médiévale de la royauté, rois très réalistes et très pratiques.  On se rappelle l’étonnement que suscita parmi les contemporains, aussi bien que chez les historiens, le geste de Louis XI (1475) rendant au roi d’Angleterre des provinces conquises : acte de haute politique qui lui gagna la fidélité de son vassal le plus redoutable. Durant ces sept derniers  siècles, La langue a évolué du francien à l’ancien français et au moyen français.

« C’est une langue belle » - 10 chronique 89

 Langue et foi

Jusqu’ici, notre conférence intitulée « C’est une langue belle »  s’est intéressée à l’histoire des origines et de la formation de la langue française dans les Gaules.  Le présent titre « Langue et foi » pourrait se justifier par le baptême de Clovis, le premier roi des Francs, à la toute fin du cinquième siècle.  Rappelons qu’il reçut le premier sacrement de l’Église, vêtu de sa grande mante recouverte de lys d’or, à l’époque où la langue, qui s’abreuvait à la source du latin populaire, ornée de mots gaulois conservés du celte, était devenue du gallo-roman.

Descendant de Mérovée, Clovis était fils de Childéric, de la lignée des rois mérovingiens (457-751) qui marquèrent les débuts du millénaire médiéval.  La langue gallo-romaine évoluera vers le roman.  La série des rois carolingiens (751-987) vit Charlemagne étendre son empire, et ses successeurs dirigèrent le Saint Empire Romain Germanique. Du 9e au 11e siècle, le francien deviendra la langue parlée.  Plusieurs écrits sont consacrés aux saints : La vie de saint Léger, La vie de saint Alexis.  Le théâtre religieux naît dans l’église, d’abord pour illustrer l’Évangile.  Puis il sortira sur les parvis de l’église.  On a noté que l’épopée à illustré cette période qui se termine par La chanson de Roland.

C’est sous la longue dynastie des rois capétiens (987-1328) qu’advinrent les Croisades, dont le but était de reconquérir le Saint-Sépulcre tombé aux mains des musulmans de Mahomet II.  C’est après la troisième Croisade que Jean Bodel écrira Le jeu de saint Nicolas (v. 1200), qui marque les débuts du théâtre sur la place publique.  Les miracles et les mystères constitueront les séries de pièces les plus célèbres.  Le plus ancien est Le miracle de Théophile (v. 1261) de Rutebeuf, et Le mystère de la Passion, de plus d’un auteur, sera le plus connu du 15e siècle.

La langue du 12e au 14e siècle est devenue ce qu’il est convenu d’appeler l’ancien français.  La littérature aristocratique et courtoise auréole le 12e siècle.  Outre Les lais de Marie de France en poésie, les fameux exploits de chevalerie ont retenu la faveur par leurs romans, que ce soit Tristan et Yseult, Lancelot ou Le chevalier à la Charrette, Yvain ou Le chevalier au Lion, et Perceval ou le conte du Graal.  Le siècle suivant s’est illustré par sa littérature bourgeoise et satirique, en particulier par Les fabliaux et Le roman de Renart.  Ce dernier a même laissé son nom à l’animal qui s’appelait un goupil.  Quant au 14e siècle, qui connut l’avènement des rois Valois (1328-1489), la Guerre de Cent Ans (1337-1453) n’a guère laissé de place à la littérature.  On peut toutefois considérer les ballades d’Eustache Deschamps, qui annoncent la poésie lyrique de la période suivante.

On a appelé la langue des 15e et 16e siècles le moyen français.  Le 15e siècle sera celui de la poésie lyrique avec Charles d’Orléans et surtout François Villon.  Le siècle de la Renaissance qui suit fera un retour à l’Antiquité gréco-latine avec les essayistes Rabelais et Montaigne, ainsi qu’avec le groupe de la Pléiade autour de Du Bellay et de Ronsard.  À suivre.

Langue et foi.  De nos jours, la question persiste.  C’est aller trop loin que de vouloir empêcher Jean-Pierre Ferland2 de chanter à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré3 et d’inciter les gens à couper les vivres à l’Église catholique, qui a pourtant forgé et soutenu la grande civilisation chrétienne depuis deux millénaires.  La poésie du chansonnier est en soi un hommage à la langue française. 

D’autre part, le gouvernement du Québec poursuit son asservissement à l’anglais (...)  À suivre ! 

Info :  saintdenis@sympatico.ca

 

NOTES

1. Originaire de Chute-à-Blondeau (Ontario ou Ontarie), Yves-Saint-Denis a effectué une carrière de professeur de français au niveau collégial et d'homme d'affaires. Il est également l'auteur d'une magistrale thèse de doctorat de lettres sur L'Édition critique de L'Appel de la Race de Lionel Groulx (1992) et de plusieurs monographies sur sa province, dont Nous ! 101 faits de l'Ontario français (1999). Profondément engagé dans la défense de notre langue et de la francophonie, il a été président de la section Ludger-Duvernay de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM) et préside actuellement l'Assemblée des Patriotes de l'Amérique française (APAF). 

2. Jean-Pierre Ferland (1934-) Auteur-compositeur-interprète québécois. Originaire de Montréal, ce chanteur populaire a composé près de 500 chansons, parmi lesquelles Feuilles de gui, Les fleurs de macadam, Je reviens chez nous, Quand on aime, On a toujours vingt ans et Un peu plus haut, un peu plus loin. Son art, qui « parle d'amour et de femmes, mais aussi de souvenirs, d'angoisses, d'espoirs et de rêves, toujours avec cette chaleur irrésistible qu'on lui connaît » (Charles Lacombe, Ici Radio-Canada, mars 1978), lui a valu le Grand prix international de la chanson de Bruxelles (1962), le Grand prix du disque de l'Académie Charles-Cros de Paris (1968), et d'être nommé Officier de l'Ordre du Canada (1996). 

3. La basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, située dans la ville éponyme (comté de La-Côte-de-Beaupré), à une trentaine de kilomètres de Québec, est un lieu de pèlerinage célèbre.

 

 

 

 

 

 

 

© Yves Saint-Denis

 


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