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ISMÈNE TOUSSAINT

« LES SURGEONS », UN INÉDIT DE MARIE-ANNA ROY - PRÉSENTATION ET NOTES D'ISMÈNE TOUSSAINT



LES SURGEONS

PAR MARIE-ANNA ROY

(PRÉSENTATION ET NOTES D'ISMÈNE TOUSSAINT)

Ce manuscrit original m'a été confié par Marie-Anna Roy au printemps 1994, avec pour mission de le publier après sa mort. Il s'agit d'un ensemble de feuillets de 22 pages, non datés, dactylographiés et réunis dans une couverture cartonnée noire, de format écolier, telle que l'auteur les affectionnait. 

Ce texte se rattache à la troisième « période » de l'écrivain, celle des « écrits du regret », dans lesquels Marie-Anna effectue son mea-culpa en regard des tortures morales qu'elle fit naguère subir à sa sœur Gabrielle. Comme le suggère leur titre, ces « surgeons » sont comme des pousses fleuries sur les branches de sa mémoire. Échos de souvenirs antérieurs sur lesquels Marie-Anna ne cessera de broder et de rebroder, ils annoncent aussi l'œuvre plus achevée que constitue À l'Ombre des chemins de l'enfance (publiée en 1989-1990).

Rédigée sous la forme d'une lettre-journal intime à l'intention de sa sœur Clémence, cette évocation met en lumière les relations ambivalentes que Marie-Anna entretenait avec le célèbre écrivain. En 1969, cette dernière avait chargé Bernadette, la religieuse, de convaincre Marie-Anna de détruire le manuscrit Le Pain de chez nous, qui étalait au grand jour, et avec force détails, l'histoire de la famille Roy. L'auteur de cet ouvrage en avait conçu une vive rancune à l'égard de ses sœurs ; rancœur vite envolée lorsque Marie-Anna reverra Bernadette après plusieurs mois de bouderie, et apprendra la nature de la maladie qui la ronge.

La profonde affection que Marie-Anna portait, dans le fond, à tous les siens, transparaît ici, dans cette étonnante galerie de portraits et dans ces pages pleines de tendresse, de nostalgie et de regret, écrites au fil et au feu-même de la mémoire.

Dans un style à la fois classique et romantique, l'historienne nous livre en même temps une tranche de la vie de ces héroïques pionniers qui, par leurs larmes, ont façonné le riant visage de plaines de notre Grand Ouest.

Ismène Toussaint


LES SURGEONS

Chère Clémence1,

Je suis maintenant semblable à un vieil arbre dépouillé de son feuillage qui pousse des surgeons. Ces rejetons sont mes souvenirs qui surgissent du fond de ma mémoire.

As-tu déjà vu un lac dormant calme et silencieux ? Des nuages blancs se mirent dans ses eaux et ses bateaux à voile se balancent mollement sur ses ondes au souffle d'une douce brise. Mais voici que des nuages sombres montent à l'horizon, s'avancent et cachent le soleil ; un vent rageur s'élève, soulève des vagues houleuses, creuse des abîmes où s'engouffrent et s'engloutissent les embarcations !

Ces deux aspects d'un lac me font penser au double visage de tout caractère humain. Telle personne se montre d'ordinaire bonne, tendre, aimable, compatissante ; mais une remarque désagréable, un conseil malséant, une démarche imprudente, la pique au vif et la bouleverse. Elle se cabre aussitôt, bouillonne de colère, se répand en paroles offensantes et en injures.

Qui de nous n'a pas connu ces prompts changements d'humeur, ces troubles profonds qui font si mal à l'âme !

***

J'avais écrit un article sur Gabrielle. Je soulignais son peu de compréhension et de sympathie pour moi qui avais une œuvre en puissance, demandant un peu de chaleur fraternelle pour venir à l'être. La critique acerbe que Gabrielle avait fait de mon Pain de chez nous m'avait blessée et avait jeté le désarroi dans mon âme. Après avoir biffé certains passages auxquels je tenais le plus, elle s'était écriée :

– Ne prends pas ton nom, ne publie pas, retranche toute la fin de ton ouvrage qui est trop long et sans valeur.

Longtemps j'eus sur le cœur ses paroles qui condamnaient mon œuvre et me déniaient tout mérite. C'est pourquoi je terminai mon article sur Gabrielle par une critique peu bienveillante, mettant en lumière les défauts de son caractère, son indifférence à l'égard du pauvre père, son peu de générosité, ses inconsciences. Je remis mon manuscrit à M. A.2, directeur du Service de documentation de X..., lui recommandant de ne le laisser lire à qui que ce soit sans mon autorisation. Or, un certain professeur de Y... qui cherchait de l'inédit sur la romancière, obtint, par fraude, la permission de prendre connaissance de mon écrit. Ce M. B... s'empressa d'avertir Gabrielle et d'écrire à Sœur Léon qu'il venait de lire le « réquisitoire » le plus haineux, abominable et méchant contre la petite sœur.

Eh bien, la chère Bernadette se crut obligée de me servir un sermon à sa manière de religieuse confite en dévotion. Elle me suppliait, au nom de nos parents défunts, au nom de l'amour et de la reconnaissance que je leur devais pour leurs immenses sacrifices faits en vue de me procurer une bonne éducation, au nom de leur sainte mort, de retirer cet infâme manuscrit et de le détruire sans délai !

Je pris fort mal ses observations et sa «bondieuserie». De même qu'une pierre lancée dans un étang lisse et luisant le trouble et fait monter à sa surface une eau noire et boueuse, la lettre de Bernadette suscita dans mon âme des bouffées de colère et de violents remous. Sous l'impulsion du moment, je lui répondis :

Ce n'est pas à toi d'invoquer l'amour que je dois au père et à la mère, toi qui les as abandonnés dans leur grande pauvreté pour courir après ton  « dieu inconnu. » Ton devoir te commandait de rester auprès d'eux et de les secourir dans leur urgent besoin. Tu as embrassé une vie facile, égoïste, bien protégée, sans te soucier des vieux, t'endormant sur tes deux oreilles. Moi, je ne me suis pas répandue en prières ; mais j'ai usé mes forces dans des tâches dures, ingrates, et privée de toute société aimable, de tout confort, isolée dans des endroits misérables, me refusant bien des plaisirs et des voyages afin de pouvoir envoyer de l'argent à nos chers parents. Donc, ne viens plus me servir de tes reproches et de tes exhortations. Je ne veux plus te voir, ni entendre parler de toi.

Eh bien, sept mois s'écoulèrent pendant lesquels j'évitai la pauvre Bédette3, lui gardant rancune pour sa malencontreuse ingérence dans mes affaires personnelles.

Mais voici qu'au début de décembre je la rencontrai devant le bureau de poste. En la voyant, je m'écriai :

– Tiens, Bédette, c'est toi !

En ce moment, toute mon animosité se volatilisa et mon cœur s'attendrit de pitié en regardant son bon visage creusé par la fatigue et les insomnies. Elle s'efforçait de sourire pour me faire oublier notre brouille ; ce brave sourire amena des larmes de repentir à mes yeux.

Quelques jours après cet événement heureux, elle m'envoya un court billet. Je l'ai conservé comme une précieuse relique, car ce fut le dernier que je reçus de la chère âme :

Ma chère Adèle, tu ne saurais croire la joie que j'ai éprouvée en te revoyant bien portante et courageuse comme toujours. Voici un calendrier que j'ai fabriqué spécialement pour toi avec toute mon affection et mes prières pour que le Seigneur exauce tes désirs et t'accorde les dons les meilleurs.

Joyeux Noël et une année de paix, de succès et de consolations.

Bernadette
21 décembre 1969

Bien que souffrante, elle revint me voir dans mon appartement le jour de ma fête. Elle m'apporta un gros gâteau joliment décoré de lettres d'argent formulant ce souhait : Joyeux anniversaire.

Elle déposa sur la table mise pour le goûter une très belle carte contenant ces lignes tracées de sa main :

Avec mes vœux les plus affectueux
Sr Léon
Janvier 1970

Durant les premières années de sa vie religieuse, Sœur Léon réprima ses élans et les démonstrations d'amitié trop exubérantes. Ainsi l'exigeaient les règlements. La communauté des nonnes avait relégué dans l'ombre sa famille naturelle. Cependant, les changements survenus dans les couvents avaient libéré chez les Sœurs des sentiments jusque là retenus. Sœur Léon se montrait plus affectueuse et se penchait avec une grande sollicitude sur les membres de sa famille. Elle redevenait la Bédette de notre enfance, à nous tous, enfants groupés jadis autour de la grande table pour manger le Pain de chez nous !

La chère âme tomba malade un mois plus tard, au mois de mars. Minée par un cancer au rein droit, souffrant et priant en union avec le Christ sur la Croix, elle s'éteignit lentement et en paix le 23 mai 1970.

Je regrettai amèrement ma mauvaise conduite envers Bédette. Je me demandais comment j'avais pu prendre si mal sa lettre et m'emporter avec tant de violence contre elle. Hélas ! on se connaît si peu soi-même et on ignore qu'au fond de notre cœur il y a de la boue. Et lorsque l'âme est troublée par ses passions, cette boue remonte à la surface et nous aveugle.

*** 

Anna, notre sœur aînée, avait un caractère difficile, raide et exigeant. Aveugle sur ses défauts et croyant n'avoir jamais tort, elle nous chargeait souvent de ses propres fautes et nous accablait de reproches dont la pointe, trempée dans le venin, nous faisait beaucoup de peine.

Instruite par la maladie et de douloureuses épreuves, elle s'étudia, réfléchit sérieusement, reconnut et déplora ses fautes et ses erreurs. Elle m'écrivait :

Que je voudrais aujourd'hui avoir agi autrement ! J'ai de gros chagrins et de cuisants remords quand je pense à mon ingratitude envers nos pauvres parents. Que j'aurais voulu être meilleure, plus douce, plus généreuse, plus prévenante, plus charitable !

C'est étrange qu'on puisse se montrer dure et mesquine envers les autres,  tout en ressentant de l'affection pour eux. Oui, j'ai été dure et méchante parfois envers nos malheureux parents et envers vous tous ; mais je n'étais pas sans éprouver de bons sentiments et avoir des élans de tendresse et de pitié !

Chère tendre et violente Anna, quelles furent tes pensées au seuil de lamort ? Tu me disais : « La mort ? C'est trop triste pour y penser : je le ferai quand viendra le temps ! »

Dieu, dans son infinie Miséricorde, lui envoya, à l'heure de la mort, la petite sœur, Gabrielle4, qui l'aida à se ressaisir à temps :

L'heure de la mort vint, Heure de Miséricorde et de Grâce !

Anna murmura :

– Voici l'Heure ! O mon Père, ne m'abandonnez pas !

Dieu la reçut dans son Paradis !

***

Chère Clémence, te souviens-tu du 22 mars 1909, le jour de la naissance de Gabrielle ?

Vers midi, Rodolphe5 vint au couvent où nous étions pensionnaires et nous annonça la naissance de la petite sœur :

– Le baptême aura lieu cet après-midi, me dit-il. Tu seras marraine et moi, le parrain. Viens-t-en à la maison tout de suite !

En arrivant chez nous, je vis la mère couchée dans le cabinet du père. La tante Rosalie6 avait fait la toilette du nouveau-né et la serrait contre sa poitrine. Je me penchai et je regardai le bébé : son visage était rouge, ses cheveux d'un brun-roux et ses yeux, qu'elle ouvrit un peu, paraissait d'un bleu foncé.

Eh bien oui, Gabrielle avait fait son entrée en ce bas-monde !

Délicate et fragile, sa croissance fut lente et tardive. Vers un an et demi, elle était si pâle et si malingre qu'on l'appelait « la Misère »7. La mère voulut faire prendre son portrait, par précaution, disait-elle. Elle pouvait mourir comme Marie-Agnès8, enlevée si tôt à notre affection.

Cette photographie de Gabrielle montre sa frimousse ronde, ses yeux fiévreux au regard étonné, ses mains menues aux doigts incurvés comme les pétales d'une corolle entrouverte, ses bas retombant en bourrelets sur ses molles chaussures.

Souvenir impérissable !

Au mois de janvier 1912, le père décida de faire tirer la photographie de la famille. Un rendez-vous fut fixé chez un photographe, un dimanche vers deux heures. À l'heure convenue, nous étions rendus dans le salon d'attente : le père, la mère, Anna, moi, Clémence, Bernadette, Rodolphe, Germain9, et Gabrielle. Joseph10, l'aîné, étourdi, instable, peu fiable, ne se montra pas.

La séance finie, nous sortîmes en hâte du studio pour prendre le tram. Le trajet de Winnipeg en terminus de la ligne, rue Des Meurons11, prit une trentaine de minutes. Le véhicule n'était pas chauffé et la « Misère » – elle n'avait pas encore trois ans – se mit à pleurer parce qu'elle avait froid aux pieds. La mère les lui frictionna pour les réchauffer.

Au terminus, le père descendit le premier du tramway, fort énervé par les cris de la « Misère », maugréant et grommelant : « Sauvages de sauvages! »

Il prit les devants et nous laissa loin derrière lui.

La mère, serrant la pauvre petite dans ses bras et suivie de Rodolphe et de Germain, se dépêcha vers le restaurant de M. Gaspard, tout près. Là, ils se réchauffèrent auprès d'un bon feu. Ravigotés par un breuvage chaud, ils se remirent en chemin, le père portant la « Misère » bien emmitouflée. Ils arrivèrent à la maison une demi-heure après les autres membres de la famille.

Le pauvre papa dont la mauvaise humeur s'était dissipée au cours de la marche, maintenant calme et silencieux, fumait sa pipe dans son cabinet.

Je me penche sur ce portrait et le regarde avec une grande et nouvelle attention. Il me semble que c'est la première fois que je remarque la beauté de ces visages, au contour net et pur, éclairés par des yeux empreints de douceur et de paix.

Je me penche encore sur ce portrait et j'arrête mon regard avec plus d'intensité sur ces visages qui s'animent sous mes yeux. La petite Gabrielle, assise entre le père et la mère, ouvre sa bouche et fronce les sourcils d'un air étonné. Elle tient ses mains fermées dans son giron, tels des oisillons au creux d'un nid douillet. Germain, âgé de neuf ans et demi, paraît très à l'aise et content, les yeux éveillés et le front ombragé par la touffe soyeuse de ses cheveux. Rodolphe, posé légèrement de biais, sa grosse tête bien en évidence, nous glisse un regard de fin râtoureur. Anna a l'air tranquille, Clémence au joli nez délicat, aux yeux pointus ouverts rondement, Bernadette au regard pensif, nous font la plus heureuse impression. Moi, j'ai mauvaise mine avec mes lunettes et ma grosse face peu gracieuse. Le père conserve son air sévère et contraint ; la mère, sereine et digne, inspire comme toujours le respect et la dévotion « à la religion de la famille. »

Depuis des années, toutes ces figures, excepté trois, sont devenues cendre et poussière dans la nuit du tombeau. Leurs yeux se sont fermés ; mais nous ne pouvons croire qu'ils soient morts :

Leurs prunelles ont leurs couchants
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent.
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore
De l'autre côté des tombeaux
Leurs yeux qu'on ferme voient encore.

Sully Prud'homme12

 ***

Je regarde la photographie d'Albert Painchaud13 prise le 6 août 1958. Âgé de 73 ans, il était un petit vieux maigre, aux yeux bleus enfoncés sous ses arcades sourcilières, au visage creusé de rides, aux cheveux rares et au dos voûté. Menuisier-charpentier, il avait travaillé sans répit pendant plus d'un demi-siècle, penché sur son établi, rabotant des planches, ou bien taillant des pièces de bois. Son dos voûté disait les lourds fardeaux sous lesquels il avait raidi ses muscles et plié son corps ; ses mains noueuses, les innombrables coups de marteau donnés en clouant des planches.

Maintenant cassé et malade, il avait perdu l'appétit et se plaignait de douleurs à l'estomac. Il marchait en traînant les pieds dans ses savates et butait contre les murs.

Un jour que Marcel14, jeune médecin, était venu voir Gabrielle en promenade chez Albert, celui-ci lui dit :

– Je suis votre nouveau client. Mon estomac est dérangé et mon cœur est usé.

Albert, vieillard ratatiné et courbé sous le poids de la misère, tremblait devant Marcel qui le dominait de la tête et penchait vers lui son grand corps.

Ce contraste entre la faiblesse et la caducité de la vieillesse et la mine florissante et prospère d'un homme plein de vigueur et de santé serra le cœur de pitié et de compassion !

Eh bien, Albert mourut deux ans et trois mois avant Anna. Il fut enterré dans le cimetière de sa paroisse, à Saint-Vital. Anna décéda loin de son pays natal et fut inhumée à Phœnix, en terre étrangère !

***

Ma chère Clémence, pour te donner un regain de patience et de résignation dans ton ennui et ton abandon, je t'envoie d'autres Surgeons.

Gabrielle m'exhortait autrefois à « être heureuse en soi ». C'est à dire qu'il faut trouver en soi « quelque chose qui comble le vide et anime le silence. »15 Les moyens à prendre sont notre union par la prière avec Dieu, un peu de délassement par une lecture agréable, et un effort de bonne volonté pour comprendre et sympathiser avec ceux qui nous entourent et avec qui nous vivons.

Anna ne fut pas heureuse avec son mari, ni avec ses enfants qui lui témoignèrent peu d'affection et de reconnaissance. Déçue dans sa quête ardente d'un bonheur sans mélange et assagie par l'adversité, elle écrivait à Bernadette :

Je reconnais que les grandes joies, les grands bonheurs n'existent pas ou du moins sont clairsemés et distillés au compte-gouttes. Ce qui constitue, à mes yeux, le véritable bonheur, ce sont ces parcelles, ces petits rayons de soleil qui, par-ci par-là, percent les sombres nuages de notre ciel et nous réchauffent l'âme. C'est ainsi que j'ai connu des moments heureux et bénis lorsque je t'ai revue à l'Académie16 et que, tels deux surgeons sortis d'un même tronc, nous avons communié par le cœur en évoquant notre enfance en fleur dans la maison du père !

Ces rares et précieux moments de bonheur, nous les goûtons dans l'enchantement de l'arrivée des personnes qui nous sont chères.

Anna, qui s'ennuyait dans sa belle maison neuve, au numéro 90 River Road17, m'annonça sa visite. Or, un matin de juillet 1940, je me rendis au village de Tangent18 pour l'accueillir à sa descente du train. Je la vois dans mon esprit mettant le pied sur le quai de la minuscule gare, son beau et frais visage illuminé par ses yeux gris-bleu, et rayonnant de plaisir. Elle jouissait alors d'une bonne santé et, mise avec soin, paraissait plus jeune que son âge.

À peine entrée dans ma pauvre cabane, elle ouvrit une valise et étala sur la table une profusion de biscuits qu'elle avait pâtissés de ses mains industrieuses : biscuits fourrés de raisins, d'amandes, de beurre d'arachide, de chocolat. Elle m'offrait ces délicieuses pâtisseries pour satisfaire son amour des friandises.

Débarrassée du fardeau des ennuyeuses et monotones tâches ménagères, elle put à loisir explorer les alentours, cueillir des fraises, caresser les petits animaux de ma ferme ; lire, coudre et jouer du piano. Bonne musicienne, elle tirait de l'âme du piano les sons les plus riches, harmonieux et émouvants.

Tout en me berçant, je l'écoutais et m'abandonnais à la rêverie et, par le chemin du souvenir, je revenais dans notre maison du temps jadis ; il mesemblait saisir le frôlement des pas feutrés du père se rapprocher du salon pour mieux jouir de cette ravissante et merveilleuse musique.

Outre son beau talent d'épistolière, Anna savait conter des histoires drôles en imitant la voix et les gestes de ses personnages. Elle suscitait le rire, un rire franc et heureux où se mêlaient des larmes !

Elle me quitta en me promettant de revenir, ce qui atténua la tristesse du départ.

                                                                                  ***

L'année suivante, ce fut l'arrivée tant attendue de la mère avec Clémence. De bonne heure le 22 mai 1941, je me promenais sur le quai de la minuscule gare de Tangent, les yeux tournés vers la fumée de la locomotive qui venait de l'est.

Souvenir inoubliable ! D'un wagon de train, je vois sortir la mère : une pauvre vieille de 74 ans, au pâle visage fripé, aux yeux bruns soulignés de poches. Bien que lasse et souffrante, en me voyant elle ébaucha un sourire qui creusa un pli de douleur au coin de ses lèvres et qui fit remonter des larmes à mes yeux ! Oui, la chère âme avait pris froid pendant son voyage de trois jours, n'ayant pas pu dormir assise sur la dure banquette.

Arrivée chez moi, elle se coucha et bientôt sombra dans un lourd sommeil.

Le troisième jour, elle se dit guérie et heureuse d'être venue. Elle s'intéressa à toutes les choses de la ferme ; au jardin, aux volailles, aux animaux, aux champs où poussaient les épis de blé qui promettaient une abondante récolte. Toujours active et veillante, elle s'employait à divers travaux à l'aiguille. De ses mains infatigables et habiles, elle façonnait de jolis et gais couvre-lits, des dessus de table et de coussins agrémentés de rosettes et de broderies.

Elle aimait la lecture et, sa mémoire étant fidèle, elle prenait un plaisir intraduisible à nous raconter les histoires qu'elle avait goûtées dans les beaux romans, tels que Le Rosaire19, traduit de l'anglais, Jacques et Marie de Napoléon Bourassa20 et d'autres encore qui ont jeté dans nos âmes la semence du bien et du beau !

Elle écrivait de nombreuses lettres à ses enfants éloignés, leur vantant les charmes, les attractions et les douceurs de mon « Chez-soi », cet asile de repos et de paix, ce lieu béni et chéri des « dieux champêtres ! »

En lisant les lettres de sa mère, Anna s'écria :

–  Je prends un billet d'excursion et je pars pour Tangent.

Trois jours plus tard elle débarquait à Tangent. Elle se dirigea vers le bureau de poste et aperçut la mère qui attendait son courrier devant le guichet.

– Bonjour, la mère, dit Anna en lui mettant la main sur l'épaule.

La chère maman sursauta et, se retournant, vit sa fille aînée, le visage rayonnant de bonheur.

Et nous voilà, quatre femmes réunies autour de la table pour partager le pain du ménage fait par la mère et pour Savourer les délices des plus beaux de nos jours !21

À la nuit tombante, on tirait les rideaux et on allumait la lampe. Après la récitation du chapelet, Anna, Clémence et moi, assises près de la mère, nousl'écoutions recueillies et attentives, nous raconter, tout en se berçant, des épisodes de sa vie : son enfance à Saint-Alphonse-de Rodriguez ; le départ de la famille du village natal pour émigrer au Manitoba ; leur installation sur un terrain acheté à Édouard Labossière, dans la paroisse de Saint-Léon ; son mariage avec papa, « un bel homme, un beau parti ».

Puis on évoquait les absents et les défunts : figures à demi-effacées, ombres et fantômes des disparus !

Le temps, tel un oiseau planeur avait, semblait-il, suspendu son vol afin de permettre aux quatre femmes qui communiaient par la joie et la tendresse de goûter pleinement ces moments nobles, favorables, privilégiés et miséricordieux !22

Gabrielle, mise au courant par les lettres d'Anna de notre petite vie familiale, accepta mon invitation de venir chez moi. Je ne l'avais pas vue depuis dix ans, une brouille nous ayant désunies et séparées.

Il est dans la vie des visages – vus à certains moments – qui s'impriment d'une manière indélébile dans notre mémoire et qui évoquent toujours de doux et amers souvenirs !

Je vois, comme dans un miroir, Gabrielle descendant du train, me souriant de son brave et confiant sourire, le visage épanoui et souriant. Elle portait ce jour-là un costume-tailleur en tartan à larges carreaux verts et noirs.

– Tu es bien bonne d'être venue de si loin pour me voir, dis-je en l'embrassant.

Ma maison se trouvait à un mille et demi du village. Comme il n'y avait personne pour nous voiturer chez moi, nous fîmes à pied le trajet par le sentier tortueux et inégal qui traversait la « section de l'école. » La petite sœur endura cette pénible marche sans laisser échapper la moindre plainte, malgré sa fatigue et ses souliers à hauts talons pointus qui l'incommodaient beaucoup.

C'est toujours avec un serrement de cœur que je l'évoque et je me sens coupable de lui avoir imposé une telle épreuve.

En entrant dans ma pauvre cabane, elle se laissa choir sur une chaise et soupira d'aise :

– Ah ! qu'il fait bon ici !

Une certaine gêne, due à une longue séparation, existait entre nous.

– Mets-toi à ton aise, Gabrielle, Tu es chez toi ici. Tu auras toute la tranquillité désirée pour lire et composer tes écrits.

J'enseignais alors à l'école du village. Pendant mon absence de huit heures du matin à quatre heures trente, elle pouvait se détendre les nerfs et ravailler en paix.

Le soir, à la lumière de deux lampes à huile, Gabrielle, d'humeur joviale, veune pointe de farce et de raillerie, tout en se berçant, me racontait de petits faits amusants de sa vie. La pensée du foyer familial, de nos pauvres parents prenait à ses yeux une douceur jadis méconnue et peu appréciée ; aujourd'hui, elle les regrettait comme un paradis perdu !

C'est ainsi que nous avons connu et goûté des jours sereins à l'ombre de mon humble toit rustique, des moments consacrés à l'étude, au travail ittéraire :

O jeunesse ! ô plaisirs, jours passés comme un songe !
                                             P. Lebrun23

Je me rappelle avec attendrissement votre arrivée, toi et Anna, au début e juillet 1946, le lendemain de ma sortie de l'hôpital de McLennan où 'avais passé 23 jours à la suite de graves brûlures reçues lors de l'incendie de mon école à Codessa.24

J'étais sur le quai de la gare à Tangent, quand je vous vis descendre du ernier wagon. Anna paraissait souffrante et toi, triste et fatiguée.

Le grand Pouthou25 nous prit dans sa camionnette et nous déposa devant la porte de ma grosse maison, d'où l'œil embrassait une large étendue de terrains.

Pendant votre séjour de dix semaines chez moi, vous avez pu vous reposer dans une paix bienfaisante, égayée par l'évocation des bonheurs anciens, les chansons chères à nos cœurs reproduites par le phonographe, les visites des voisins, et le gazouillis des nombreuses hirondelles qui nichaient sous l'avancée du toit. Chaque matin, de bonne heure, telles un réveil-matin, elles nous disaient :

– Levez-vous, c'est l'heure !

Un jour, t'en souviens-tu ? Un grand silence régnait autour de nous. Nous avons constaté avec regret leur départ pour d'autres cieux. Ce fut aussi le nôtre, et notre séparation qui s'ensuivit : Anna s'en retournait à Saint-Vital, toi à ton foyer de la Présentation26, moi, je repris le chemin de Bonnyville.27

Ainsi va la vie : après la joie et l'enchantement des arrivées, la tristesse et le déchirement des départs. La solitude et l'ennui deviennent notre partage, et bientôt la vieillesse nous accable. Oui, et nous y voilà !

Eh bien, chère Clémence, courage et continue ta montée vers l'Espérance !

***

NOTES

1. Sixième des enfants Roy, Clémence (1895-1993) souffrait de problèmes psychologiques. Elle vécut avec sa mère jusqu'en 1943, puis fut placée dans différentes maisons d'accueil.

2. Je tais volontairement le nom des personnes et institutions mises en causes ici.

3. Diminutif affectueux que la famille Roy donnait à Bernadette.

4. Gabrielle Roy a évoqué le souvenir de sa sœur dans son autobiographie, La Détresse et l'Enchantement. Le personnage de Thérésina Veilleux, dans la nouvelle du même nom (Rue Deschambault), lui a également été inspiré par Anna.

5. Troisième des enfants Roy, Rodolphe (1897-1971) fut d'abord chef de gare, puis s'enrôla dans l'armée canadienne pendant la Deuxième guerre mondiale. Il s'établit par la suite en Colombie-Britannique.

6. Sœur de Mélina Roy-Landry, la mère de Marie-Anna.

7. La famille de Gabrielle Roy l'appelait aussi « Petite Misère ». Le futur écrivain souffrit tellement de ce surnom qu'elle en fit le titre d'une des nouvelles de Rue Deschambault .

8. Dixième des enfants Roy, Marie-Agnès (1906-1910) mourut des suites d'un accident domestique.

9. Neuvième des enfants Roy, Germain (1902-1910) fit lui aussi carrière dans l'enseignement.

10. On sait peu de choses sur Joseph (1885-1956), l'aîné des enfants Roy, sinon qu'il était un peu marginal et parcourait les routes du Canada. Voir Gabrielle Roy : La Détresse et l'Enchantement, Éditions Boréal, Montréal, 1984. 

11. Rue portant le nom d'un régiment de Napoléon Bonaparte, perpendiculaire à la rue Deschambault.

12.Vers du poème « Les Yeux », extrait du recueil La Vie intérieure (1865).

13. Menuisier-charpentier, Albert Painchaud (1885-1962) était le mari d'Anna, et donc le beau-frère de Marie-Anna.

14. Le Docteur Marcel Carbotte (1919-1989) épousa Gabrielle Roy en 1947.

15. Souligné dans le texte.

16. L'Académie Saint-Joseph (aujourd’hui Résidence Jésus-Marie), à Saint-Boniface, est la propriété des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie (SSJM), congrégation à laquelle appartenait Bernadette. Elle y enseigna jusqu'à sa retraite, en 1966.

17. La famille Roy avait surnommé cette maison «La Painchaudière». Elle est aujourd'hui la propriété de l'architecte franco-manitobain Étienne Gaboury.

18. Village de l'Alberta où Marie-Anna acheta une terre dans les années 1930.

19. Roman traditionnel de l'Ontarienne Florence L. Barclay (1862-1921), mêlant les thèmes de l'amour, de la maladie et de la religion.

20. Architecte acadien, Napoléon Bourassa (1827-1916) est l'auteur d'un seul roman, Jacques et Marie, l'histoire de la déportation de son peuple sur laquelle vient se greffer une intrigue amoureuse.

21. Vers du célèbre poème de Lamartine, «Le Lac».

22. Souligné dans le texte.

23. Pierre-Antoine Lebrun (1786-1873), dit Lebrun-Pindare. Cet écrivain français est l'auteur de nombreux poèmes historiques et de circonstance. En 1820, son adaptation de la Marie Stuart de Schiller fit scandale en raison de la liberté qu'il prenait par rapport aux normes théâtrales admises. Victor Hugo lui devra la technique de l'ode et l'art de faire ronfler les vers. On saluera au passage l'érudition de Marie-Anna Roy.

24. Village de l'Alberta où Marie-Anna enseigna dans les années 1930.

25. Voisin de Marie-Anna.

26. Il s'agit du foyer des Sœurs de la Présentation, où Bernadette avait placé Clémence dans les années 1950.

27. Village de l'Alberta où Marie-Anna enseigna dans les années 1940.

***

BIBLIOGRAPHIE

1. OUVRAGES

GENUIST, Paul. Marie-Anna Roy, une voix solitaire, Éditions des Plaines, Saint-Boniface, Manitoba, 1992

RICARD, François. Gabrielle Roy, une vie, Éditions Boréal, Montréal, 1996

ROY, Gabrielle. Oeuvres (voir Éditions internationales Alain Stanké ; Éditions Boréal, Montréal)

Œuvres de Marie-Anna ROY :

Le Pain de chez nous, Éditions du Lévrier, Montréal, 1954.

Valcourt ou la dernière étape, Presses de l'Éclaireur ltée, Beauceville, Québec, 1958.

La Montagne Pembina au temps des colons, Canadian publishers, Winnipeg, 1969.

Les Visages du Vieux Saint-Boniface, chez l'auteur, 1970 (disponible en bibliothèque).

Les Capucins de Toutes-Aides, Éditions franciscaines, Montréal, 1977.

Le Miroir du Passé, Éditions Québec-Amérique, Montréal, 1979.

Journal intime d'une âme solitaire. Reflet des ans dans le miroir du passé : un effort sans repos et sans espérance, inédit.

À la lumière du souvenir (ou Une quête sans repos et sans espérance - Un effort sans repos et sans espérance), inédit, 1964.

Voyages en Europe, inédit.

Grains de sable et pépites d'or, inédit.

Les deux sources d'inspiration : l'Imagination et le coeur, 1972 (?), inédit.

À vol d'oiseau à travers le temps et l'espace, 1979, inédit.

Indulgence et pardon, inédit, 1983.

Les Entraves, inédit.

Otium cum dignitate, inédit.

Les grandes cathédrales de France, inédit.

Les manuscrits inédits de Marie-Anna Roy peuvent être consultés aux Archives nationales du Québec, à Montréal, et aux Archives provinciales du Manitoba, à Winnipeg.

TOUSSAINT, Ismène. Les Chemins secrets de Gabrielle Roy-Témoins d'occasions, Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 1999


2. CHOIX D'ARTICLES

BUGNET. « Un nouveau roman albertain : Valcourt ou la dernière étape », La Survivance, Edmonton, Alberta, novembre 1959.

CHARTIER, E. « Notices bibliographiques : Roy, Marie-Anna : Valcourt ou la dernière étape », Lectures, Fidès, Montréal, 1er septembre 1958.

GENUIST, Monique. « Lecture au féminin de l'œuvre de Marie-Anna Roy », Cultures du Canada français, n° 4, automne 1989, Presses de l'Université d'Ottawa, pp. 44-52.

PONTON, Georges. « Roy, Marie-Anna » : Le Pain de chez nous, Lectures, Éditions Fidès, Montréal, mai 1954, pp. 399-400.

ROTTIERS, René. « Ces auteurs de l'Ouest qu'on devrait connaître, 11 chroniques sur Marie-Anna Roy », L'Eau vive, Regina, Saskatchewan, 18 février-26 mai 1988

ROY, Marie-Anna.  « Cher Visage », Bulletin du CEFCO, Collège universitaire de Saint-Boniface, Manitoba, n° 28, juin 1988, pp. 3-8

ROY, Marie-Anna.  « À l'Ombre des chemins de l'enfance », chroniques, L'Eau vive, Regina, Saskatchewan, 1989-1990

TOUSSAINT, Ismène. « Marie-Anna Roy, un être d'exception », La Liberté du Manitoba, Saint-Boniface, 17-21 décembre 1993

TOUSSAINT, Ismène. « Marie-Anna Roy », L'Encyclopédie du Canada 2000 (sous la direction de Jean-Louis Morgan), Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 2000.

TOUSSAINT, Ismène. « La Littérature d'expression française dans l'Ouest canadien – Trois siècles d’écriture », L'Encyclopédie du Canada 2000, Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, 2000 ; repris dans L’Action nationale, Montréal, juin 2001, pp. 65-91 (Prix André-Laurendeau).

VIEN, Rossel. « Marie-Anna Roy », Bulletin du CEFCO, Collège universitaire de Saint-Boniface, n° 28, juin 1988.


CRÉDIT PHOTOGRAPHIQUE

La Famille Roy. Marie-Anna est la troisième au dernier rang (Société historique de Saint-Boniface).

Marie-Anna Roy à vingt ans, en compagnie de ses sœurs Gabrielle et Bernadette (archives Marie-Anna Roy).

Marie-Anna Roy écrivant dans un jardin public de Montréal dans les années 1960 (archives Marie-Anna Roy).

 

 

© Marie-Anna Roy -
Ismène Toussaint

 


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