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ISMÈNE TOUSSAINT

« LETTRES À UN MUSICIEN », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (EXTRAITS, 1981)

                                                                  

Au printemps 1976, lors d'un concert de musique de chambre donnée à la mairie de Saint-Brieuc (Bretagne), Ismène Toussaint fit la rencontre d'un musicien classique qui allait la marquer durablement. Très inspirée par ce personnage qui incarnait à ses yeux le Romantisme moderne et la muse idéale, la future auteure, qui était alors en classe de seconde (dixième année canadienne) dans un lycée de la ville, tint trois ans durant une sorte de journal composé de réflexions, de rêves, d'images, d'impressions poétiques et musicales, de fragments en prose et en vers libres : il fut malheureusement perdu au cours d'un déménagement. À partir des années 1977-1978, elle entretint également une correspondance avec l'artiste, laquelle prit fin en 1981, lorsque ce dernier quitta la région. Il n'en demeure aujourd'hui que quelques brouillons, dont nous publions ici des extraits. L'écrivaine songe à faire un jour du musicien de sa jeunesse le protagoniste d'un de ses romans.

Saint-Brieuc, France, juillet 1981

Cher Monsieur,

Il est une heure de ce bel après-midi d’été. Je suis dans ma mansarde. Ma petite table est contre la fenêtre ouverte avec la chaise-médaillon et là, je vous écris. Mes grandes feuilles de papier blanc sont toutes noyées de lumière. N’est-il pas merveilleux de prendre ainsi la plume à une heure où l’on sait que les autres déjeunent encore et de s’entretenir avec les êtres aimés? Je crois qu’il n’est pas donné à tout le monde d’écrire à un authentique musicien. Qu’il ait été permis que je vous rencontre, ne dois-je pas considérer cela comme une faveur, une récompense? N’est-ce pas une des plus grandes joies dont l’existence, d’ordinaire si dure envers moi, ait pu me faire don? Vous êtes cette Force qui me pousse à écrire. Les yeux encore tout embrumés des rêves d’un autre monde, je me laisse bercer par une sorte d’opium poétique, envahir par une ivresse… ivresse des mots… ivresse des notes… ivresse des choses… Je laisse votre image resplendir dans mon âme, réfléchissant en moi ce ciel céruléen, ces feuillages éclatants tout bourdonnants d’abeilles, ces lilas neigeux et odorants et ces chants d’oiseaux…

Vous êtes miroir en mon âme

J’ai accompagné la harpiste Madalen Buffandeau et ses jeunes élèves à leur stage de musique qui se déroule chaque année au Foyer Saint-Dominique et Saint-Benoît à Kergonan (département du Morbihan). Ce foyer est une sorte de petit couvent retiré dans un bois. Séjour que ne renierait pas l’âme d’un musicien ou d’un poète de la clarinette tel que vous… Les enfants nichaient sous les combles, dans des mansardes qui faisaient office de cellules, au temps où il y avait encore des religieuses. Pour ma part, j’occupais, au rez-de-chaussée, une chambre sommairement meublée d’un lit de fer, d’une commode et d’un écritoire avec sa bougie. Un crucifix et des images pieuses ornaient les murs. Une porte-fenêtre ouvrait sur la forêt de pins étincelante de bruyère. Chaque matin, c’étaient des accords de harpe qui me tiraient du sommeil. Je me rendais avec les enfants à l’Abbaye Sainte-Anne de Kergonan pour suivre les cours de chant grégorien du Révérend Père Lefeuvre, Maître de chapelle.

L’après-midi, Madalen Buffandeau voulait que je l’aide à accorder les harpes. Celles-ci attendaient sagement leur maître comme de petits chevaux bien dressés. De la bibliothèque, l’on eut dit l’Atelier originel, au sein de la terre, là où la musique n’existe qu’à l’état d’une gigantesque Matière en fusion. Gnomes et sylphes s’activent à en extraire les diamants ruisselants de feu, cisèlent les clés, insufflent la vie aux notes tels les souffleurs aux verres ; avant que la musique ne se répande sur la terre et ne rayonne de la nature au compositeur, du compositeur au musicien, du musicien aux autres hommes. Il me semblait que m’avait été octroyé un privilège unique, à moi, simple être humain, d’avoir pu pénétrer dans le royaume des sons, à la fois si étrange et si familier ; d’assister à la genèse de la musique et de recueillir à mon tour entre mes doigts des notes-gouttes de cristal. Puis les élèves s’égayaient dans le parc, entraînant leur instrument. Dissimulés derrière des arbres ou des buissons, ils s’exerçaient à leur morceau. Un compositeur, portant ses pas en ce lieu, n’aurait pas manqué d’être inspiré et aurait ordonné les sons sur son carnet d’esquisses. Jusqu’à la nuit, les harpes résonnaient dans les mansardes éclairées. Mais le soir, par les fenêtres, je contemplais sur l’horizon l’alignement des pins, cordes immenses tendues jusqu’à toucher le ciel. C’est la harpe de Dieu (…)

                                                                         

Château du Bois de Pommerit-le-Vicomte (France), août 1981

Cher Monsieur,

Ce soir est de roses
Et tel les roses fleurissent
Je vous offre ce soir
Le soir ne doit appartenir
Qu’aux musiciens

Il est dix heures. Je vous écris à la plume d’oie, puisant mon encre dans un encrier qui n’est autre qu’un joli pot de moutarde de Dijon. En cette heure vespérale, où est le magique instrument ? Dort-il en son écrin, jardin bercé de dièses, de bémols et de bécarres ?… La Clarinette, fleur noire des théâtres, distillant votre âme et nos rêves, qui sont la rosée de la nuit… Ou bien est-elle comme je l’aime, éclose sous votre souffle, belle-de-nuit baignant les concerts de ses clartés éburnéennes… amaryllis aux pétales-clés, aux clés-pierreries scintillant sous les feux de la rampe?

Deux mois déjà que je ne vous ai vu mais les fils d’une invisible portée musicale – où courent des notes que vous seul pouvez déchiffrer – relient mon âme à la vôtre. Après chaque concert, je ne suis jamais triste de savoir que je ne vous verrai peut-être plus d'ici des mois car je songe à vous comme à une belle étoile qui, après avoir rayonné toute une nuit, pâlit puis s’éteint à la pointe du jour, abandonnant dans son sillage un poudroiement de visions et de souvenirs… Être de musique, vos rayons irradient jusqu’à cette retraite lointaine et embrasent mon âme… Un Absent, lorsque dans sa pérennité son essence se fond à la vôtre, est infiniment plus présent que tous ces gens mesquins et ordinaires qui grouillent en permanence autour de vous… Ainsi, il semble que votre être musical se soit éparpillé sur toute la nature… Vous êtes évanescence nuancée de rose, de vert et de blanc se nouant et se dénouant sur les prairies alentours… reflet moiré… lumineux, fugace fantôme sur l’étang… parfum de la rose au ton de pourpre mineur… pâle main de brise affleurant aux dentelles de brume…

Le soleil, les voyages, les distractions, la présence de mes amis me manquent. Je ne suis ni mélancolique ni triste ni désespérée, simplement, comme toujours, j’ai l’esprit tourmenté. Bien souvent, j’ai pensé que je n’étais qu’une fausse note sur la partition des mondes, attendant le coup de gomme du Créateur lors de l’ultime correction… Heureusement, je passe le plus clair de mon temps en rêveries que mes lectures, aussi abondantes que variées, alimentent généreusement. J’ai apporté ici une pleine caisse de livres : romans, poésie, contes, biographies, Histoire… L’imagination est un oiseau qui, enchaîné tout au long de l’année, se hâte de saisir la première occasion pour prendre son vol et chacun sait que, chez moi, l’imagination est un oiseau de feu !

Le temps est au gris fixe et condamne à l’exil de la chambre. Le soleil déchaîne contre moi ses rayons d’ironie : à la moindre éclaircie, je me précipite en bas mais à peine ai-je franchi la porte principale qu’il se glisse derrière les nuages. Revenue dans ma chambre, il réapparaît. La fenêtre du Nord donne sur une prairie bornée par des arbres. Prison de sapins. De l’horizon, montent de lourds nuages gris comme de sombres pensées du fond d’un monstrueux cerveau. Les feuilles mirent leur destin dans le cadavre de leurs sœurs étendues au pied des troncs tortueux. À l’Ouest, le lierre incruste ma vitre de ses losanges de feuilles. Fenêtre de feuilles. Les yeux du chat – assis près de moi, sur la table – sont deux petites feuilles de mélancolie. La seule note de gaieté est un petit perron où une fée a abandonné sa cape verte parsemée de minuscules fleurs ou étoiles d’un violet pâle (…)

                                                                        

Jardin des parents de Jean Carfantan, Lamballe, Côtes d’Armor, printemps 1981

(…) Je pense à Chopin écrivant une lettre de Nohant, sa plume posant les mots-fleurs sur la page blanche, jardin de George Sand ; à Tchaïkovski, à qui les Fleurs ont inspiré une Valse ; à Aloysius Bertrand se comparant à la giroflée qui s’accroche obstinément aux pierres des mansardes pour vivre ; à vous, autre artiste réunissant en vous l’iris et la rose, fleurs auxquelles j’ai attaché une symbolique toute personnelle.

Maintenant, je suis dans le jardin. Un coq de Barbarie promène un faisceau de plumes multicolores dans les parterres comme un peintre ferait de pinceaux sur sa palette. Une araignée enfle son voile au souffle du vent. Toile d'araignée... portée filigranée de gouttelettes, mots pris au piège de votre musique... Obsession de pétales, pétales blancs, bleus, roses, yeux d’hortensias, plus vivants que les nôtres… pétales rouges suspendus comme des baisers… Je cueille un rayon pour soigner une âme phtisique… Je dérobe des poires de jade, boucles d’oreille des arbres… J’échevèle la roselière… J’accroche mon cœur à la claie des roses… Je caresse les lèvres des roses, danseuses vêtues de tulle (…)

 
  «Des musiques au cœur», tableau de Roseline

Mélancolique souvenir
Clarté d’or
Et toujours ton visage m’apparaît :
il palpite, inquiet, derrière
l’échevelure des arbres dénudés

Qui distillent perle
                         
à perle
un couchant rose et orange


Mélancolique souvenir
et toujours je sens ta divine présence
Ô pâle Hamlet
Ton fantôme erre à travers les bois
où les notes sanglotent sur
l’archet des arbres

(...)

                                                            
À propos d’algues entre les rochers

Je pensais qu’il m’aurait simplement suffi de soulever ces chevelures d’artiste pour découvrir le petit visage tourmenté et passionné et la petite clarinette d’argent étincelant dans le soleil.

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint


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