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ISMÈNE TOUSSAINT

« LA PLUS BELLE MUSIQUE DE LA TERRE », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (TEXTE DE JEUNESSE, 1975)

 

                                                 LA PLUS BELLE MUSIQUE DE LA TERRE

                                                    PAR ISMÈNE TOUSSAINT (TEXTE DE JEUNESSE, MAI 1975)1

Sujet : Présentez en les ordonnant les impressions et (ou) les émotions que produit sur vous l’audition d’une musique de votre choix, quelle qu’elle soit.

Il y a une musique pour laquelle je donnerais, je sacrifierais tout ce que je possède de plus beau et de plus cher au monde. C’est une musique merveilleuse – il n’existe pas d’autres termes pour la qualifier – et pour moi, c’est la plus belle musique de la terre. Je ne sais point quelle est cette musique, je ne veux point le savoir, je ne désire point connaître le nom de son auteur, cela détruirait tout son charme. Car je la considère un peu comme Ma musique et lorsque je l’entends, j’ai l’impression que tout s’effondre autour de moi et que je vole à des kilomètres au-dessus du monde. C’est la seule musique qui arrive à pénétrer dans les moindres recoins de mon âme pour m’arracher à la terre, à ébranler aussi fortement ma sensibilité, une musique parfaite qui décrit un monde parfait où la beauté, l’amour, le rêve et la poésie sont rois...

Au tout début du morceau, la musique renaît avec ses altos. Elle est lente, elle est longue, elle s’étire, elle s’éveille enfin, douce comme un jeune chat et commence à parler à mon oreille de romantisme et de poésie. C’est le printemps, autrefois : la tonnelle de mon jardin est fleurie, des colombes y roucoulent. Assise sur une chaise de rotin, le visage nonchalamment appuyé sur la main, en robe longue et chapeau de paille, une très jeune fille rêve. Elle aime également venir sous la charmille pour lire ou pour écrire. Je sursaute car je crois me reconnaître, mais il y a cent ans de cela. Puis le rêve s’éloigne déjà, très vite, comme il est arrivé. Il s’efface dans un brouillard. Bruits de cordes au loin. Les violons font leur entrée et le rêve change.  Ce sont de vieux messieurs très dignes, des artistes aux cheveux blancs de neige qui sont tout mélancoliques et qui regrettent le temps passé. Ils gémissent à fendre l’âme. Tous en chœur, ils pleurent et grincent des dents. Ils sont secoués de gros sanglots, les pauvres, comme les mystérieux bouleaux d’un étang sont secoués par la rafale. Je ne puis m’empêcher de compatir à leur peine et les larmes d’un véritable chagrin ruissellent le long de mes joues. J’ai le cœur fendu comme un billot de bois sous les coups de la hache meurtrière…

À présent, nous arrivons à la plus belle partie du morceau. À l’orchestre violons plus altos viennent s’ajouter les violoncelles. Ceux-ci m’ont toujours fait penser à de gros messieurs graves et pimpants dont l’habit brunâtre est orné d’une rose couleur de sang. Pour une fois, ils sont là pour nous faire danser. Entrons alors dans la danse de la musique et découvrons-y des plaisirs nouveaux sans lendemains. À présent, tout l’orchestre joue. La  musique est légère, gracieuse comme une libellule, rythmée et si pure, si naturelle, si vraie ! Les notes d’un piano cristallin coulent telle une source dans la forêt claire. La musique sautille, elle fait des bonds de gazelle, elle grossit, elle enfle, elle gonfle jusqu’à éclater en un immense chant de victoire, de délivrance et de bonheur qui monte de la gorge de chaque homme. D’autres instruments font entendre leur brillante sonorité. Enfin, c’est le paradis, et quel paradis : une valse de papillons multicolores, des animaux par milliers, la nature éclatante de splendeur, des visages comme nul n’en verra, un flot tourbillonnant de couleurs, d’étoiles de feu, de parfums enivrants… Et lentement, très lentement, tout redevient paisible, la paix s’installe enfin partout. La musique vit, elle respire, libre. Elle est comme la mer qui, après la tempête, vient ramper au pied des falaises qu’elle a insultées toute une nuit. Emportée par les ailes de l’oiseau Liberté, je monte toujours plus haut avec ma solitude. Je survole des plages de sable fin semées de cocotiers, je sens la caresse du vent dans mes cheveux et un souffle chaud  qui me traverse de part en part. Dans mon vertige, j’ai atteint le paroxysme du bonheur. La musique s’arrête… pas pour longtemps. Elle est aussi rusée que belle et si elle s’est arrêtée, c’est pour mieux repartir. Actuellement, le rêve n’est plus. Il fait place à la réalité car ce que je vois maintenant s’est passé authentiquement, il n’y a pas si longtemps que cela encore…

Je me revois, galopant sur une petite jument toute blanche, le long de la plage des Rosaires. J’étais en compagnie de mes meilleurs amis cavaliers et nous étions tous habillés en tenue d’équitation impeccable. Moi-même avais jeté une sombre cape romantique sur mes épaules et lancé mon petit Camarguais au triple galop afin de gagner la course que nous avions organisée. J’étais si bien sur mon amie Cavale que  je riais en plein galop, cependant que sa crinière claquait au vent comme un étendard  et que ses pattes de derrière soulevaient un  nuage de poussière. Je ne gagnai pas la course. Ce fut notre grand champion de concours complet Mercier, sur son fidèle Anglo-arabe Drusgstore, qui la remporta. Mais je galopai ferme sur ses talons car je fus classée seconde. Nous avions bien fêté cela par la suite. Tant de joyeux souvenirs me reviennent à l’esprit, grâce à cette adorable musique, cadencée comme le galop d’un cheval sauvage…

C’est une tout autre musique qui apparaît au bout de l’horizon. Certes, elle parle encore de chevaux et de cavaliers mais ce n’est pas la même chose puisqu’il s’agit d’une chasse à courre. La rêverie me reprend, magiquement m’ensorcelle. Et c’est reparti comme l’éclair, une musique à la Haëndel. Une sonnerie de cor de chasse, chevauchant les violons, retentit dans le lointain, tout au fond du bois probablement. À cet appel, les trompettes caracolent et la poursuite s’engage, impitoyable. Les jambes du cerf vont comme des baguettes de tambour. Je l’entends qui brame, j’entends la meute qui aboie, les chevaux qui courent, les cavaliers qui crient dans un fracas d’instruments.

La batterie représente le plongeon du cerf dans une rivière. Le cor de chasse d’un piqueur solitaire résonne et l’instrument brille de mille éclats au milieu des bois touffus. Les buissons frémissent. Un chasseur apparaît, saute une rivière et disparaît. La musique devient énorme. Elle bat au rythme du cœur de la bête condamnée. Puis une mêlée indescriptible se produit, un fracas épouvantable qui roule comme un tonnerre, pis que la  Ve Symphonie de Beethoven, une cacophonie insupportable. Et c'est le coup de final, le coup de poignard qui fait pousser au gibier un dernier soupir, cependant que vibre un hallali un peu ému à mon goût. Et la musique s’achève sur cette dernière image. Je fais une descente spectaculaire sur terre, près de la radio. Le merveilleux voyage, le rêve fou s’est terminé en même temps que la musique, cette drogue qui en est l’organisatrice. Les réveils sont parfois pénibles mais la pensée que je retrouverai demain, à la même heure, ma musique adorée, m’aidera a surmonter les échecs les plus rebutants. Aussi je te rends hommage, ma musique éternelle pour qui j'ai un amour profond comme les ténèbres – car tu es un enfant plein d’espoir. Sans toi je ne pourrais vivre. « De la musique avant toute chose » a si bien dit Verlaine, et ma pensée est bien prête de rejoindre la sienne. Oui, la musique est l’un des trésors les plus fabuleux que l’homme a découverts et je ne suis pas loin de penser que c’est la plus grande richesse qu’un être humain puisse posséder au monde en lui-même.

NOTE

1. Ce texte fut écrit par l'auteure alors qu'elle était en classe de troisième (neuvième année canadienne) au CES Racine (Collège d'enseignement secondaire), à Saint-Brieuc, France.

Note et appréciation du professeur, M. Paul Thépaut : « 16/20. Excellent devoir, brillant par la forme, profond par la pénétration et la finesse de votre analyse d'impressions, d'émotions et de rêves. Mais cela apparaît trois ou quatre fois trop long par rapport à ce qu'exige désormais le BEPC (Brevet d'études du Premier cycle) et l'on pourrait craindre que vous ne soyez pas suffisamment rompue à la contrainte difficile pour vous du devoir court. » 

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint


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