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ISMÈNE TOUSSAINT

« RÊVERIES D'UNE ADOLESCENTE », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (TEXTE DE JEUNESSE, 1975)


« Rêverie », par Stevens Alfred (1878)

 RÊVERIES D’UNE ADOLESCENTE

PAR ISMÈNE TOUSSAINT (TEXTE DE JEUNESSE, 20 FÉVRIER 1975)1

Sujet : Posté (e)  à la fenêtre de votre chambre, vous songez au passé et de là, à l’avenir proche ou lointain.  Vous vous interrogez et imaginez ce que cet avenir vous réserve. Essayez de communiquer le ton de votre rêverie : doute ou bien confiance, désenchantement ou allégresse, selon votre humeur habituelle.

Le temps est maussade aujourd’hui, pareil à l’humeur des poètes,  et seule à la fenêtre de ma chambre, je regarde au travers d’un rideau de pluie le ciel morne qui, à perte de vue, semble rejoindre le faîte des forêts sombres d’Hillion. Chaque goutte d’eau qui s’écrase sur la vitre me rappelle une année de mon enfance et je revois ce qu’elle a été. Car quinze ans, cela compte beaucoup déjà. Depuis longtemps, je ne me considère plus comme une fillette, et de l’enfance, il ne me reste plus qu’un bon côté, comme chez tous les humains. Et je médite, comme il m’arrive souvent, triste d’avoir beaucoup changé, à moins que ce ne soit tout simplement le mauvais temps qui me rende si mélancolique.

Si je plonge dans mes souvenirs, je crois que je me reporterais à mes débuts à l’école primaire. À l’âge de quatre ans, j’avais eu la témérité de refuser à ma mère d’entrer à l’école maternelle. En effet, j’étais une enfant bizarre, tour à tour pensive et gaie, sauvage et coléreuse, et je n’aimais guère les autres enfants de mon âge. Mes parents n’avaient pas insisté : après tout, la maternelle ne présentait que peu d’intérêt. Mais l’année suivante, je fus bien obligée d’entrer en cours préparatoire. J’avais alors cinq ans et je fus inscrite à une petite école de campagne nommée le Cré Ac’h. Tout de suite, une des « grandes » fut chargée de s’occuper de moi car ma mère, qui connaissait mon tempérament d’évasion, redoutait que je ne fisse quelque exploit. Mais tout se passa si bien qu’on ne me surveilla bientôt plus que du coin de l’œil.

Mes débuts furent brillants, notamment en lecture et en écriture, et ma maîtresse était très contente de moi ; mais elle ne réussit que médiocrement, malgré sa patience, à m’inculquer quelques notions de mathématiques.

Je dus fréquenter les plus mauvais sujets car je pris rapidement l’habitude de faire l’école buissonnière. Quelles bonnes parties nous faisions dans la campagne et quels bons tours nous jouions aux paysans ! Je souris encore en y repensant. Nous faisions à l’institutrice le mensonge classique – celui de la maladie – et comme à cette époque, les maîtres n’exigeaient pas encore de mots d’excuses des parents, nous pouvions nous en donner à cœur joie dans les prés. Je revois les baignades dans les ruisseaux, les courses effrénées, nos yeux pétillant de bonheur. Je crois encore entendre nos rires cristallins dans les bois, sentir l’odeur chaude des blés dans nos cheveux ébouriffés et celle, parfumée, des plantes sauvages, accrochée dans nos vêtements. Ah, insouciante et libre jeunesse !

À l’âge de six ans, j’avais la réputation d’être un véritable garçon manqué  : j’adorais effectivement faire les quatre cent coups et certains redoutaient mes nombreux tours. Ma passion était le tir à l’arc et mon idole, Robin des Bois. Plus tard, je me mis à aimer la mer et les bateaux mais personne ne s’en étonna réellement car nos ancêtres étaient, paraît-il, de rudes corsaires. Ce fut aussi l’année où je composai mon premier poème. Un merveilleux souvenir que le jour où je le présentais à mes parents, ébahis.

Lorsque, vers l’âge de huit ans, je fus brutalement arrachée de l’école que j’avais peu à peu appris à aimer et de mes petits camarades pour ne plus jamais revenir et les revoir, ce fut un choc terrible qui ébranla ma sensibilité d’enfant et qui m’a certes marquée pour tout le reste de mes jours. Je revins en ville et connus désormais dans un horrible établissement pour filles, la vie triste, solitaire et malheureuse des collégiens de jadis. L’école avait gardé certaines mœurs de l’ancien temps et exigeait une discipline stricte. Lorsque, vers l’âge de onze ans, j’osais dénoncer ces excès aux élèves de ma classe, une religieuse me fit enfermer dans la cave. C’était ignoble ! Entre les murs noirs et sinistres de cet établissement, je ne fus aimée de personne, au contraire détestée et moquée durant quatre années, aussi bien par les étudiantes que par les professeurs. Ces quatre années de misère me durcirent le caractère, certes, mais me firent redevenir nerveuse, farouche et sauvage. Elles me marquèrent tant et si bien que j’ai gardé depuis ce temps l’impression que je suis définitivement emprisonnée dans la société.

Je ne trouvais véritablement quelque agrément que pendant les vacances. Là, ma joie éclatait. Toute la peine que j’avais sur le cœur s’envolait comme un oiseau et j’étais folle de bonheur de retrouver la liberté. Pourtant, j’avais beaucoup changé. Sur le plan physique, j’avais dépéri, et moralement, j’étais plutôt déprimée. Mes parents certifiaient que les lectures dont je me gavais, sans doute pour oublier, m’avaient un peu dérangé le cerveau et que j’aurais dû vivre un siècle en arrière. Mais il faut comprendre : l’être humain est-il fait pour rester constamment enfermé, pour être considéré comme une bête curieuse obligée de se recroqueviller sur elle-même, et pour être sans cesse sermonné et injurié parmi ses semblables ? Non, certes non. Une sourde révolte animait alors mon cœur. Pourtant, j’avais l’espoir.

À l’âge de douze ans, quand j’entrais au CES Racine [Collège d’enseignement secondaire] pour la première fois, j’avais tellement perdu l’habitude du bruit et de la foule que la petite bête sauvage et affolée que j’étais mit très longtemps à s’apprivoiser. L’on me traita beaucoup en paria la première année – je me demande bien pourquoi. Jalousie ? Où l’homme possède-t-il des instincts qui lui font comprendre qu’untel est différent de lui ? Mystère – et je retrouvai, désespérée, mon ancienne existence. Mais je savais riposter et me battre, et ne laissais pas faire ces rejetons qui, me semblait-il, m’attaquaient par complexe d’infériorité. Si bien que depuis deux ans, on me laisse en paix et on m’accepte, un point c’est tout. D’ailleurs, ma classe ne me déteste pas, du moins certains élèves, et je n’ai pas à m’en plaindre  sinon que, sans vouloir viser personne – je m’en garderais bien – nous ne nous trouvons pas sur la même longueur d’ondes et qu’il n’y a que peu de terrain d’entente commun. C’est malheureux de n’être pas compris mais puisque je suis condamnée à rester unique, il n’y a qu’à s’y résigner. D’ailleurs, je n’en souffre pas, la solitude est mon amie et j’aime sa compagnie. Je ne demande rien aux autres, sans vouloir les blâmer pour autant. Et puis je suis heureuse de vivre dans un monde tout  fait à part. Malgré cette sauvagerie, le bonheur, donc, règne sur mon chemin et j’essaie toujours d’aller à lui pour profiter pleinement de la vie.

Au dehors, la pluie tambourine toujours aux carreaux. Je sors soudain de ma rêverie pour faire un petit bilan : une jeunesse difficile donc, mais si agréablement récompensée par l’idée que je suis libre d’entreprendre une montagne de choses grâce à mon imagination. J’adore créer et j’ai toujours été attirée par ce qu’il y avait de plus beau, ne serait-ce qu’un simple détail.

Le vent se lève, fouette les arbres et par-dessus les collines et la baie de Saint-Brieuc, je veux chasser mes souvenirs, pourtant intéressants, et qui, réunis, donneraient naissance à un recueil de mémoires tout à fait valable. Mais ai-je véritablement assez vécu pour me permettre d’écrire un tel volume ?
 
Je ne me suis jamais inquiétée ou peu de mon avenir. J’ai toujours eu l’impression que je ne vivrais pas longtemps, aussi ma rêverie fut-elle très courte ce jour-là.

Je me complais à penser que ma vie future serait celle des artistes de jadis. Petite existence pauvre, misérable même, pareille à celle d’Honoré de Balzac, qui passait ses nuits à écrire pour essayer de gagner un peu d’argent et subvenir à ses besoins. Après avoir fait des études de lettres à Paris peut-être, je m’installerais dans un studio très sommaire où, j’espère, personne ne viendrait me déranger. Je serais seule : peut-être mes moyens me permettraient-ils d’avoir un compagnon à quatre pattes : mais alors il faudrait économiser parcimonieusement chaque pièce d’un franc. Finalement, peut-être accablée de dettes, je finirais mes jours dans la misère ou bien trouverais-je un moyen de terminer tranquillement, si possible, mon existence... une existence comme il y en eut tant, mais comme il n’en est peut-être plus maintenant… Jugement pessimiste donc, à cause de mon humeur sombre d’un triste mercredi après-midi ; mais le véritable avenir m’ouvre ses portes et, espérons-le, sera meilleur que celui de mes rêves… tristes rêves…

NOTE

1. Ce texte fut écrit par l'auteure alors qu'elle était en classe de troisième (neuvième année canadienne) au CES Racine (Collège d'enseignement secondaire), à Saint-Brieuc, France.

Note et appréciation du professeur, M. Paul Thépaut : 16/20. « Quel épanchement ! On peut même dire que votre devoir apparaît comme une ébauche de « confessions » à la manière de certains auteurs. Tout cela est très bien écrit, vous avez d'ailleurs depuis longtemps acquis la maîtrise parfaite du style, et le français ne pose plus pour vous aucun problème. »

 

 

 

 

© Ismène Toussaint


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