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ISMÈNE TOUSSAINT

« CAMILLE DESMOULINS, RÉVOLUTIONNAIRE (1760-1794) », PAR ISMÈNE TOUSSAINT (TEXTE DE JEUNESSE, 1975)

                                                                    
                                                      Portrait de Camille Desmoulins (Musée Carnavalet, Paris)

CAMILLE DESMOULINS, RÉVOLUTIONNAIRE (1760-1794)1

PAR ISMÈNE TOUSSAINT (TEXTE DE JEUNESSE, 30 JANVIER 1975)2

Nous autres jeunes, qui adorons la lecture, sommes bien souvent transportés par nos rêves, et parmi tous les livres que nous avons dévorés, beaucoup nous ont frappés et nous sont restés en mémoire. Nous avons tous plus ou moins un penchant pour certains héros réels ou imaginaires avec lesquels nous aimerions sympathiser et courir de multiples aventures. Chacun, selon son caractère et ses goûts, a su trouver dans les livres  les amis généralement de son âge dont il rêve et qui lui font passer des heures agréables.

Ces amis-là ne sont pas forcément les «idoles», les aventuriers superbes ou les héros extraordinaires – qui n’existent d’ailleurs pas – que tous les jeunes admirent… N’est-ce pas véritablement montrer bien peu de caractère et de personnalité en ne s’attachant qu’à eux ? Et pourtant, c’est bien ce qu’il se passe dans l’ensemble. L’on a alors la ferme impression que tous les autres héros laissent à désirer et il est pénible de constater qu’on les méprise parfois, même s’ils ont réellement vécu. Alors qu’il serait plutôt logique que ce soient les personnages historiques qui triomphent. Eux, au moins, ont connu une vie pleine de difficultés et d’ennuis comme la nôtre, pis encore, et ont vraiment cherché à faire quelque chose de leur existence sans penser uniquement à accroître leur célébrité.

Le personnage que j’aurais aimé avoir pour ami et avec lequel j’aurais éprouvé beaucoup de plaisir à travailler, est tout simplement un jeune révolutionnaire qui vivait il y a quelques centaines d’années de cela, et qui mourut pour la Liberté de notre pays : Camille Desmoulins !

Malheureusement, celui qui me conquit dès la première fois où je le découvris dans un livre traitant de la Révolution, n’est pas tellement connu. Je suis tout de même contente qu’il ne soit pas une « idole » car je suis presque certaine, en toute modestie, que peu de personnes – mis à part les historiens, bien-entendu  -  en ont fait un héros de roman3, mieux, un ami ; mais je ressentirais quelque fierté de le savoir aussi célèbre que Robespierre ou Marat, car Camille Desmoulins, malgré ce que l’on pourrait croire, a joué un tout aussi grand rôle qu'eux. Il est vrai qu’on ne peut connaître tout le monde, me dira-t-on, mais n’ai-je pas le droit de défendre mon personnage et de le faire valoir à tous les yeux ? Je sais que chacun agirait de la sorte, c’est bien normal.

Et je soupire en regardant en face de moi le portrait souriant du sage jeune homme qui a pris place sur mon bureau : ah oui, comme j’aurais aimé le connaître personnellement ! D’abord, parce que je me sens de moins en moins à mon aise dans la société moderne, que Camille Desmoulins a vécu dans un des siècles qui me plaisent le plus, et qu’il a traversé une des périodes les plus mouvementées, les plus intéressantes et les plus passionnantes de l’Histoire de France. Et puis j’aurais côtoyé Danton, pour qui j’ai également un penchant, et tous les autres. Quand j’y réfléchis, je crois que j’aspirerais à ce que ma vie ressemblât à la leur. N’aurait-ce pas été formidable de faire partie si jeune du Club des Cordeliers, d’improviser des discours devant le peuple ébloui et mes compagnons d’études ravis de me voir faire tant de progrès, d’écrire des journaux patriotiques, et de participer activement à cette Révolution de sang et de larmes ?

Pour en venir à l'intéressé, c’est le portrait de Camille Desmoulins qui m’a soudainement attirée alors que je feuilletais l’ouvrage sur la Révolution : un nouveau personnage émouvant était entré subitement dans ma vie… Aussitôt, j’ai voulu en savoir davantage sur celui-ci. Et au fur et à mesure que je parcourais sa biographie, j’avais l’impression de me retrouver dans ces lignes. En effet, le caractère et les goûts de Camille Desmoulins complétaient à merveille les miens, mon cœur ne s’était pas trompé : déjà, rien qu’en regardant son portrait, j’avais su comme par miracle que Camille Desmoulins était le personnage qu’il me fallait, qui me convenait. Je suis sûre que nous nous serions parfaitement entendus en tant que condisciples, malgré notre différence d’âge, et qu’une profonde amitié réciproque serait née de notre vie de solidarité. Parfois, je me complais à songer à ce qu’aurait été cette amitié…

Très profonde et très sincère, telle aurait été notre amitié durant les cinq années que nous aurions employées à lutter pour le succès de la Révolution, et mieux encore, puisqu’elle serait allée jusqu’à nous réunir définitivement dans la mort, par la guillotine. Une amitié, donc, comme on en rencontre très rarement entre deux êtres d’action, entreprenants et tenaces, ayant une même passion pour les Lettres et les discours, le même humour pinçant, partageant les mêmes sentiments, et qui auraient fait partie des personnages les plus marquants de la Révolution Française.

Dès 1789, Camille m’aurait poussée puis entraînée en pleine Révolution, afin de faire de moi un soutien efficace, une révolutionnaire acharnée qui l’aurait beaucoup aidé, qui l’aurait défendu dans les situations les plus fâcheuses, et à qui, au moins, il aurait pu confier les secrets et les ennuis qu’il avait sur le cœur. Chaque jour, cette amitié aurait grandi parce que nous aurions été sans cesse en contact et que, sans être obligés de parler pour nous comprendre, nous aurions su que nous poursuivions le même but avec obstination. Et Danton, avec ses plaisanteries coutumières – il nous aurait sans doute qualifiés d'« inséparables » – aurait-il su à quel point cette amitié se serait affermie ?  Nos idées de révolutionnaires se seraient même soudées pour ne plus former qu’un seul bloc inébranlable. Par amitié l'un pour l’autre, nous aurions toujours recherché la manière de nous faire valoir : par exemple, en travaillant des nuits entières pour la Convention, en proclamant un discours qui aurait laissé tout le monde béat d’admiration, en essayant de gagner peu à peu la confiance de telle ou telle personne, ou bien en rentrant couverts de sang et de poussière d’une bataille ou d’une rébellion, et bien d’autres choses encore. Nous aurions été de terribles révolutionnaires, nous aurions certes été comparés à des athlètes… Mais pas dépourvus de sentiments ; car notre sensibilité l'aurait toujours emporté. Et pour la Terreur, c’est notre tendance à être plutôt des modérés que des enragés qui nous aurait perdus.

Peu importe, nous aurions juste terminé notre travail de réorganisation de la France, nous aurions eu la tête tranchée sur la place qui portait le nom du régime que nous aurions instauré. Et seule, l’amitié de deux vrais enfants de la patrie serait demeurée, cette chaude amitié que ni la souffrance ni les larmes ni le sang ni les difficultés du travail n’auraient réussi à rompre. Au contraire, le lien affectif qui les aurait unis à jamais se serait encore plus intimement resserré afin de survivre, de lutter de toutes ses forces pour enfin triompher : le méphistophélique dragon du despotisme et de l’aristocratie aurait été terrassé par la force la plus puissante au monde, celle des cœurs…

Pauvre de moi ! Pauvre Camille qui, lui, repose dans sa tombe ! Le rêve était beau mais il faudra patienter encore longtemps avant qu’il ne se réalise, car nous nous retrouverons un jour, ça j’y crois dur comme fer ! En attendant, tu dors, Camille, en mon cœur, et si, en sortant du Panthéon, j’avais le visage bouleversé, bouleversé d’avoir, la gorge nouée, regardé ton tombeau et lu les vers que Victor Hugo te dédia4, ainsi qu’à tes frères, et qui résonnent dans ma solitude, sache que j’ai gardé l’espoir ; parce que c’est toi, mon véritable ami, parce que je sais que c’est toi qui luttas pour moi, pour mon bonheur, et que tu mourus pour moi, comme bien des siècles avant l’avait fait Jésus. Qui d’autre t’égalera dans le courage, toi qui aimais tant ta patrie ? J’aimerais tant suivre ton exemple si un jour l’occasion se présentait, et pouvoir te témoigner ma reconnaissance.

NOTES

1. Camille Desmoulins (1760-1794). Avocat, homme de lettres et révolutionnaire français. Né à Guise (région de la Picardie), il devint avocat à Paris et malgré son bégaiement, l'un des principaux orateurs de la Révolution française. Le 12 juillet 1789, après le renvoi de Jacques Necker, ministre des Finances, par le roi Louis XVI, il exhorta la foule qui fréquentait les jardins du Palais-Royal, à Paris, à se révolter :  un geste qui conduisit deux jours plus tard à la prise de la Bastille, prison symbolisant le despotisme du régime. Fondateur du journal Les Révolutions de France et de Brabant, qui dénonçait le « complot  royaliste », il fut nommé en 1792, après la chute de la monarchie, secrétaire du ministère de la Justice, alors dirigé par Georges-Jacques Danton. Élu à la Convention Nationale, il siégea parmi les Montagnards (équivalent de la gauche) mais s'en éloigna après l'exécution des Girondins (la droite), en 1793. Son nouveau journal, Le Vieux Cordelier, qui villipendait les Hébertistes (l'extrême-gauche) et lançait des appels à la clémence, lui valut d'être accusé de modération par les instaurateurs de la Terreur - parmi lesquels son ami de jeunesse, Maximilien Robespierre -, puis arrêté et guillotiné en même temps que Danton, le 5 avril 1994, Place de la Révolution (actuelle Place de la Concorde).

2. Ce texte fut écrit par l'auteure alors qu'elle était en classe de troisième (neuvième année canadienne) au CES Racine (Collège d'enseignement secondaire), à Saint-Brieuc, France.
Note du professeur, M. Paul Thépaut : 14/20 (sujet de rédaction et appréciation égarés).

3. L’auteure de ce texte écrivait à la même époque une nouvelle provisoirement intitulée « La Révolution Française », dont le personnage principal était Camille Desmoulins. Des extraits en furent lus en classe mais elle demeura inachevée.

4. Il s'agit des premiers vers du poème Hymne, extrait du recueil Les Chants du crépuscule (1835):
Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.
Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère ;
Et, comme ferait une mère,
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau
!

 

 


© Ismène Toussaint


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