Photo

ISMÈNE TOUSSAINT

« LE MANITOBA FRANCOPHONE : UN INCERTAIN SOURIRE... », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, REVUE L'ACTION NATIONALE, MONTRÉAL - NUMÉRO SPÉCIAL « LE SOMMET DE L'ACADIE » (1999)

 

LE MANITOBA FRANCOPHONE : UN INCERTAIN SOURIRE…

 PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ACTION NATIONALE (1999)1

C’est à l’été indien 1989 que j’ai posé pour la première fois le pied à Saint-Boniface, capitale des francophones de l’Ouest. Alors étudiante en doctorat de littérature canadienne-française, j’étais venue de France me plonger dans les racines de la romancière Gabrielle Roy.

Immédiatement, j’ai été séduite par l’aspect riant, champêtre et accueillant de cette petite cité qui déroule le long de la rivière Rouge, parfumée de pétales de fleurs, sa ribambelle de monuments anciens, d’églises, de statues, de maisonnettes en bois blanc et de bâtiments colorés. Immédiatement, j’ai éprouvé un véritable coup de foudre pour ses habitants, auxquels leurs ancêtres pionniers ont légué cette simplicité, cet esprit bon enfant et ce sens de l’hospitalité que je n’ai retrouvés nulle part ailleurs au Canada.

Avec son collège universitaire, son centre culturel, ses deux maisons d’édition, ses journaux, ses stations de radio, de télévision et ses théâtres, Saint-Boniface offre le visage d’un microcosme dynamique et entreprenant, parfaitement indépendant et organisé. Mais derrière son masque de gaieté familière et d’effervescence intellectuelle se dissimule un profond malaise…

Îlot francophone cerné par une immense mer anglophone, bastion de résistance sournoisement rongé, au fil du temps, par les pernicieuses attaques du gouvernement provincial, Saint-Boniface respire encore aujourd’hui par le souffle de Louis Riel, à la fois héros et saint, sujet tabou et objet de culte. Devenue moi aussi, par la force des choses, une enfant du pays, j’ai été pendant près de quatre ans, le témoin révolté de son silencieux et criant combat pour préserver son droit de parler et de lire, de prier et d’écrire, de vivre et de mourir en français.

En effet, si, depuis une vingtaine d’années, celui-ci a reconquis ses lettres de noblesse dans le cadre des programmes scolaires manitobains, les francophones n’en continuent pas moins à se heurter à de profondes injustices linguistiques – au bureau, dans les administrations, les tribunaux, les magasins et jusque dans les autobus – et doivent encore et toujours se battre pour la défense et la survie de leur langue. Le Manitoba province bilingue ?

Dans les rues de Saint-Boniface, l’on s’exprime à présent autant en anglais qu’en français. Par ailleurs, les parents qui s’adressent en français à leurs enfants se voient de plus en plus souvent répondre dans un anglais dernier cri. La proximité de Winnipeg, capitale anglophone de 600 000 âmes, la multiplication des mariages mixtes et surtout l’usage journalier de l’anglais comme langue de travail ne font rien pour arranger les choses.

Au sein même de la petite communauté, si la plupart des Bonifaciens s’expriment couramment en français, certains d’entre eux ne le parlent pas, ils le chuchotent. D’autres le comprennent – parce que leurs parents sont francophones – mais sont tout juste capables d’en exprimer quelques mots. D’autres enfin l’ont oublié ou refoulé plus ou moins volontairement dans les profondeurs de leur inconscient. Ajouté à la pendaison de Louis Riel, le poids de l’oppression linguistique qui, pendant deux siècles, a fait du français la «langue de la honte», pèse lourd sur les épaules !

Sur 50 000 francophones répertoriés dans toute la province du Manitoba, 15 000 à peine avouent encore utiliser de nos jours leur langue maternelle à la maison. Quant à la jeune génération, moins encline à l’effort, elle opte spontanément pour l’anglais, réputé « plus facile ». Repliée sur elle-même, blessée, voire exsangue, Saint-Boniface se meurt, dit-on. De l’indifférence du reste du Canada et de la terre entière…

Mais le salut pour elle, ne réside-t-il pas désormais dans une mise en valeur intelligente et adaptée de son patrimoine culturel, touristique et architectural, unique dans notre histoire ? Dans l’exportation, subtilement dosée, de ses savoir-faire – car elle n’en manque pas – et de ses traditions ? Pour l’heure, Saint-Boniface la martyre s’interroge, Saint-Boniface s’organise…

En 1993, mes obligations m’ont rappelée en France, puis au Québec. Mais l’auteur que je suis devenue aujourd’hui, toute dévouée à la cause du Manitoba francophone, conserve à jamais le souvenir de celle que, dans un irrépressible élan d’amour, elle avait un jour baptisée, « la ville au cœur de mon cœur »… l’incurable nostalgie de ce petit paradis perdu, selon les saisons, sous l’aigre morsure des glaces ou la languissante caresse des branches de cerisier : Saint-Boniface.

Article paru dans L'Action nationale, édition spéciale « Le Sommet de l'Acadie », Montréal, août 1999 ; Internet : http://www.action-nationale.qc.ca ; repris dans Québec un pays, Gatineau, 2003, http://www.membres.lycos.fr/quebecunpays ; cité dans Assemblée nationale, Québec – Bibliographie nº 124 (Francophonie 1997-2008) – bibliographie sélective par Gilberte Boilard, Direction de la Bibliothèque nationale de la référence et de l’information, Assemblée nationale du Québec, Québec, mars 2008, http://www.bibliotheque.ass.nat.qc.ca ; dans Louis Riel, 17 mai 2012, http://www.louisriel.org/ArticleView.php?article_id=24 ;
dans Ismène Toussaint.com, 23 mai 2012,
http://www.ismenetoussaint.com/ArticleView.php?article_id=58

NOTE

1. Née à Saint-Brieuc (Bretagne), Ismène Toussaint – qui considère le Manitoba comme son second pays – est la seule spécialiste en littérature de l’Ouest répertoriée au Québec. Journaliste indépendante, chroniqueure, elle est notamment l’auteure des Chemins secrets de Gabrielle Roy – Témoins d’occasions, publié aux Éditions internationales Alain Stanké (Montréal).

 

 

 

© Ismène Toussaint - L'Action Nationale -
Illustration et photo :  BFOmedia.com - Site Miscelllannéesanne -


Haut de la page

Administration