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ISMÈNE TOUSSAINT

UNE INTERVIEW D'ISMÈNE TOUSSAINT PAR LA COMÉDIENNE CHRISTINE LAMER, DANS SON OUVRAGE « HENRI BERGERON, PAR UN BEAU DIMANCHE... » (ÉDITIONS PUBLISTAR/QUEBECOR MÉDIA, MONTRÉAL, 2006)

Livre Henri Bergeron: Par un beau dimanche... 

CHRISTINE LAMER, COMÉDIENNE, ACTRICE ET ANIMATRICE, REND HOMMAGE À HENRI BERGERON (1925-2000), HOMME DE RADIO ET DE TÉLÉVISION, DANS SON OUVRAGE

                                            HENRI BERGERON, PAR UN BEAU DIMANCHE… (2006)

Elle donne ici la parole à Ismène Toussaint, auteure :

« J’ai connu Henri Bergeron indirectement lorsque j’étais au Manitoba dans les années 1990, par ses publications, c'est-à-dire Un Bavard se tait pour écrire et Le Cœur de l’Arbre, le bavard récidive. Ce qui m’avait frappée surtout, c’était son visage, celui d’un homme très ouvert, d’un homme fait pour les communications. J’en avais entendu beaucoup de bien, entre autres par Lionel Dorge, directeur des Éditions du Blé, qui avait publié ses livres.

Cependant, je n’ai pas rencontré Henri Bergeron au Manitoba, mais au Québec. Je l’ai rencontré d’abord par correspondance. En 1994, je lui ai écrit parce que je préparais mon livre, Les Chemins secrets de Gabrielle Roy, et je savais qu’il avait connu l’auteure manitobaine. J’ai eu l’agréable surprise de recevoir une lettre manuscrite et tout un rapport sur son amitié avec Gabrielle Roy. En lisant sa lettre, j’ai été surprise par sa grande ouverture sur le monde, sa grande humanité, par la manière dont il m’a parlé de Gabrielle Roy, et de constater la modestie de ce grand homme des communications au Québec et dans le Canada francophone, en lisant cette phrase : « J’ai encore beaucoup à apprendre. »

Il m’a dit qu’il apprenait maintenant à écrire après avoir beaucoup parlé. Ça m’a beaucoup touchée. Je me suis dit, c’est un homme avec qui je m’entendrais bien.

J’ai tout juste fini mon entrevue avec Henri par téléphone pour mon livre Les Chemins secrets de Gabrielle Roy, dans lequel on retrouve non seulement son témoignage, mais également deux lettres inédites de Gabrielle Roy à Henri. Malheureusement, il m’a tout de suite dit qu’il était malade. Il m’a dit : «J’ai une épreuve, je souffre d’un début de cancer au colon.» Il était attristé et très inquiet.

J’ai rencontré Henri au début du mois de février 1999. Il m’a accueillie très gentiment. J’ai été frappée par la grande précision de son vocabulaire, la grande clarté et la qualité de son français, le ton posé de sa voix, sa grande simplicité. Je me suis sentie à l’aise et en confiance en sa présence. Nous nous sommes assis près du feu et nous avons conversé tout près de deux heures. Il venait de recevoir les résultats d’analyse de son cancer, et il était plus rassuré et plus optimiste que lorsque je lui avais parlé au téléphone. Nous avons parlé de Gabrielle Roy bien-sûr, de la France, de sa vie. Je l’ai écouté surtout. En nous quittant, Henri m’a dit : « C’est drôle, on ne se connaît que depuis deux heures et j’ai l’impression que l’on se connaît depuis toujours. »  J’en étais touchée, et de là est née notre amitié.

Aussitôt le livre publié, j’ai tenu à en remettre une copie dédicacée à Henri. Depuis mon arrivée au Québec, je logeais chez les religieuses des Saints-Noms de Jésus et de Marie, boulevard Mont-Royal, à Outremont. L’arrivée de l’animateur à la maison-mère a créé tout un émoi. C’était l’effervescence au couvent. Recevoir Henri Bergeron, c’était toute une affaire. J’ai demandé quand même une entrevue privée avec lui. On nous a installés dans un beau et grand salon et on a été tranquilles, quoique les sœurs étaient agglutinées à la fenêtre et ça faisait rire Henri.

On a encore beaucoup conversé. Je lui ai offert un exemplaire dédicacé et en relisant les lettres de Gabrielle Roy, Henri a pleuré. Il a été très touché aussi par la manière dont j’avais traité son témoignage. C’était un homme très émouvant. Toute sa sensibilité s’est exprimée à ce moment-là. Il a commencé à me tutoyer et notre amitié, petit à petit, a vraiment grandi. Quelques jours plus tard, Henri me téléphonait pour m’inviter à dîner et pour souligner la sortie de mon livre. J’étais très contente, d’autant plus que je ne connaissais personne à Montréal. Je me sentais très seule. Malgré le succès de mon livre, je ne me sentais pas du tout chez moi et j’étais ravie de m’être fait un ami, qui est d’ailleurs devenu le meilleur.

Henri m’a présenté sa femme, que j’ai trouvée très différente de lui. C’était un couple qui se complétait très bien ; Henri étant plutôt très tourné vers sa carrière, bien-sûr, et Yvonne vers sa maison, sa famille, ses enfants. Henri était plutôt rêveur, aussitôt qu’il parlait d’un sujet, il partait vers un autre monde, tandis qu’Yvonne a les pieds bien sur terre. J’ai trouvé une famille sympathique. Il y avait leur fille, sa sœur Liliane Legrand, et sa belle-sœur Mimi Mercier, qui sont devenues aussi des amies. Nous avons passé un très bon moment. Et puis, de fil en aiguille, Henri et moi, nous avons continué à nous téléphoner et il m’a reçue très régulièrement, soit seul à seule, soit en famille. J’ai bientôt fait partie de la famille Bergeron.

Quand on se retrouvait seul à seule, on parlait beaucoup du Manitoba, un pays que je ne retrouvais pas ici, que j’avais quitté à regret pour poursuivre ma carrière littéraire.  C’était très important ce lien avec Henri, mis à part le fait que j’appréciais beaucoup l’homme, bien-sûr, je retrouvais un peu mes racines manitobaines à travers Henri.

Un autre personnage qui nous a beaucoup liés, c’est Louis Riel, qui est un peu mon père spirituel, dont j’ai fait la connaissance posthume à Saint-Boniface, et sur qui j’ai écrit un livre dédié à Henri, Louis Riel, Le Bison de cristal. Henri était lié à Riel, comme rarement je l’ai vu. Il le comprenait de l’intérieur, il était à sa manière un grand fils spirituel de Louis Riel. Henri m’avait dit que s’il mourait, il aimerait retrouver Riel sous une forme quelconque.

Henri a prêté sa voix à Louis Riel dans un documentaire peu connu du Manitobain Martin Dukworst. Henri arrivait même à imiter parfaitement Riel en roulant les r et disant Manitoba en baissant la voix sur la dernière syllabe. On aurait dit qu’il l’avait vraiment connu. Mais je crois qu’Henri s’était abondamment documenté sur lui en lisant des biographies et l’histoire de la nation métisse. Henri a aussi fait une présentation à l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba pour commémorer le centième anniversaire de la mort de Riel. C’était en 1985. En guise de remerciement, on lui avait remis des verres à l’effigie de Louis Riel.

Henri m’a dit que j’étais sa dernière amitié. Il est devenu comme un père québécois. C’était une amitié et un amour filial. Il avait ce don de vous apaiser, de vous rassurer, de vous consoler. Il trouvait toujours les mots pour vous remettre en forme, vous revaloriser.

D’Henri émanait une lumière intérieure qui lui conférait une sorte d’aura, qu’on ne voyait pas bien-sûr, mais qu’on ressentait à travers son parler, à travers ses mots choisis, à travers ses yeux expressifs sans être embarrassants.  Je garde le souvenir d’un homme calme qui avait quand même du tempérament. Il n’était pas orgueilleux, mais plutôt fier, fier de son parcours, et il y avait de quoi. Il s’imposait naturellement par sa stature, sa jovialité, son visage ouvert avec des narines larges, paraît-il que c’est le propre des gens ouvert vers les autres, en psychologie. C’était un homme profondément spirituel sans être bigot.

Un jour, je suis venue le chercher pour manger une glace au Bilboquet, à Outremont. Il me répondit à la troisième personne :

- Mais Henri Bergeron ne va pas sortir en short dans Outremont, que diraient les gens !

- Mais Henri, les gens s’en fichent, c’est l’été ! Vous êtes orgueilleux !

J’y suis donc allée avec Yvonne. Il faut dire que sa maladie avait progressé à ce moment-là. Malgré le fait qu’il espérait toujours s’en sortir, Henri n’était pas révolté contre la mort, il l’acceptait, il réalisait qu’il avait eu une belle vie. Ce que j’ai trouvé extraordinaire, c’est qu’il a donné des conférences auprès des cancéreux pour leur redonner espoir et il a fait des émissions à Radio-Ville Marie jusqu’à la fin, plutôt que de rester chez lui à ressasser des idées moroses et se replier sur lui-même.

Henri m’a fait une autre surprise. Lors de son dernier voyage en France, en septembre 1999, il est allé voir mes parents, en Bretagne, sans me le dire. Et comme un enfant espiègle, il m’a montré ses photos de vacances. Ma mère m’avait dit, à propos d’Henri et de sa visite, qu’elle sentait que c’était un ami depuis toujours.

Je savais que c’était le dernier jour de l’An que je passais avec Henri. J’en ai bien profité et, en même temps, je n’étais pas tellement en forme. J’ai fait bonne figure, mais quand on sait qu’on va perdre un ami dans l’année, on n’est quand même pas très heureux. Il y avait des cadeaux et jusqu’au bout, animateur dans l’âme, Henri a calmé les enfants en organisant des jeux et des danses. C’était sa vie quoi.

Je suis allée voir Henri régulièrement pendant sa maladie. Pour un homme actif, c’était douloureux de ne plus pouvoir se lever. Il avait encore des projets de livres, d’émissions, des communications à rédiger. Nous avons mangé ensemble huit jours avant sa mort, chez lui, avec Yvonne, et le journaliste Jean-Louis Morgan. Henri était déjà dans un autre monde. Il nous écoutait parler surtout. Je me suis éclipsée pendant les derniers jours de sa vie. C’est Mimi Mercier qui m’a appelée pour me dire qu’Henri était décédé. Ça a été un choc. J’ai du mal à pleurer, alors je garde tout à l’intérieur.

Je n’ai travaillé qu’une fois avec Henri. Je faisais une conférence sur Gabrielle Roy pour les anciens d’Outremont. Henri a fait la présentation avec beaucoup de professionnalisme. J’ai vu qu’il appréciait la manière avec laquelle j’avais mené ma conférence. C’était toute une reconnaissance, de la part d’un grand pro. Ce qui m’a frappée par contre, c’est qu’il avait beaucoup plus le trac que moi, alors que c’était lui le professionnel de la communication. Je le sentais nerveux et il me communiquait  son trac. Mais c’est le propre des grands animateurs, des grands comédiens… »

Entrevue extraite du chapitre VII de l'ouvrage Henri Bergeron, Par un beau dimanche... : « Les liens d’amitié : Le frère et l’ami, sincère et explosif », Montréal, Éditions Publistar/Quebecor Média, 2006, p. 269-274.

 

 

 

 

© Christine Lamer - Éditions Publistar/Quebecor Média -

 

 


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