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ISMÈNE TOUSSAINT

« L'ARTISTE EST UN KALÉIDOSCOPE », PAR GIL GIANONE, HISTORIEN-ARCHÉOLOGUE ET CONSERVATEUR FRANÇAIS (INÉDIT, 16 JUIN 2012)



Tableau de Joséphine Wall

L'ARTISTE EST UN KALÉIDOSCOPE

PAR GIL GIANONE (INÉDIT, 16 JUIN 2012)1

Je suis et ai toujours été sensible à la valeur «Art», qu'il s'agisse d'Art dit «conventionnel» (bien que je n'aime pas spécialement ce terme) ou d'Art contemporain.

L'aspect humain se révèle ici fondamental et doit pouvoir, en toutes circonstances, rester au centre du débat : les acquis comme les outils méthodologiques que peut apporter l'expérience professionnelle ne doivent pas se substituer au dialogue, à l'échange, à l'ouverture sur l'autre. L'Humain reste la dimension première : tout le reste, aussi indispensable soit-il, doit être envisagé comme support, outil d'accompagnement (à suivre cependant avec rigueur !...)

La « notion » d'Artiste :

S'il est un mot justement difficile à définir, à appréhender, à faire rentrer docilement dans un cadre rassurant parce que normateur; qui se refuse, si j'ose dire, « par définition » à s'y laisser enfermer, c'est bien celui d'Artiste.

À mon sens, l'Artiste ne se définit pas, il s'approche : les contours de l'acte qui conduit à l'œuvre artistique sont aussi infinis que l'âme humaine dans sa complexité et ses contradictions.

L'Artiste est un kaléidoscope : le terme fédérateur qu'implique l'action de l'Artiste reste celui de « création ». l'Artiste crée par son oeuvre, il se recrée aussi lui – même à travers elle. On évoque parfois l'expression de « génie créateur », « d'Artiste de génie » pour tenter de traduire par des mots ce feu sacré de la création novatrice.  L'Artiste est avant tout un novateur : chacune de ses créations (peut-être devrait-on dire : « créatures » ?) doit pouvoir apporter quelque-chose de neuf, un « plus » nécessaire sans lequel l'Art pourrait se trouver condamné à se répéter.

L'Artiste est au centre du monde en ce qu'il le « capte », l'entend, le ressent, le recrée. L'Artiste est sensoriel : il « boit » ce qui l'entoure pour le transpirer autre...

L'émotion le guide dans sa création, dirige son geste : il a sa propre perception du réel : pour lui, réel et irréel, matériel et immatériel se conjuguent en permanence : la frontière entre les deux mondes s'efface au profit de sa création.  L'Artiste est unique : son œuvre aussi.

Il fuit les sentiers battus, il est intemporel. L'Artiste « professionnel » vit de sa création. (le simple fait d'user du terme de professionnel implique celui d'amateur...)

Par « définition », il fait de son inspiration créatrice la source unique de sa subsistance au quotidien : il vit de son oeuvre, son oeuvre est un travail dans le sens où il s'exprime et s'épanouit à travers elle. Les valeurs « création artistique » et « travail » peuvent, dans ce sens, se rejoindre. L'effort de l'Artiste qui crée l'amène à se dépasser : il transforme la matière mais transforme sa propre nature. Son travail de création est aussi tributaire d'un savoir-faire et d'une maîtrise technique du geste et de la matière : mais l 'œuvre est unique, non reproductible. Elle est « une » et ne revêt pas le caractère d'une simple « production », pour ne pas dire d'un « produit ».

Au final, la création artistique procède tout à la fois de la notion de travail, dans le sens d'effort à accomplir, de cheminement pour atteindre à l'Oeuvre mais aussi du « génie » qui transcende l'Artiste  et dépasse la seule notion d'effort et de technicité...

Reste la question de la place effective de l'Artiste aujourd'hui : dans notre société.

Le professionnel Artiste, qui est-il ? Comment se situe-t-il au sein d'une société-système qui semble lui faire de moins en moins de place ou du moins réduire son « espace vital » pour tenter de l'enfermer dans un rôle d'animateur socio-culturel.

L'offre artistique a-t-elle encore sa juste place face à la déferlante des nouvelles technologies et à l'accélération du temps qui l'accompagne ? Quelles réponses l'Artiste du XXIe siècle est-il en mesure d'apporter ?  Notre société a développé un concept qui peut à tout le moins sembler quelque peu pervers : celui qui associe culture et distraction : l'apport culturel ne doit se justifier que par le divertissement du plus grand nombre . Il devient un outil parmi d'autres, un support ludique pour une mission sociale du loisir...

Alors ? Qu'en penser ? Artiste pour divertir, Artiste social, Artiste travailleur social ou acteur socio-culturel, voire, pourquoi – pas : Artiste thérapeute ?

Où le situer cet Artiste du XXIe siècle ? Certes, il lui faut, lui aussi (plus que tout autre) se battre pour exister, vivre de son Art et le faire vivre autour de lui. Cependant, il n'appartient ni au système ni au « marché » : son seul et vrai rôle doit rester celui d'un révélateur, d'un éveilleur de consciences, d'un intermédiaire entre deux mondes que tout semble opposer... Sa vocation profonde (plutôt que sa « mission » qui évoque l'obligation et le devoir), sa raison d'être est sans doute de nous amener à nous interroger sur nous-mêmes et ce qui nous entoure : ses questions, ses tourments mais aussi ses joies comme son épanouissement créateur sont là pour nous faire partager une même réalité et nous faire réagir face à elle; une réalité faite de bonheur et de tristesse, de plaisirs et de douleurs, de certitudes et de doutes insolubles... celle d'être Humain !


Kaléidoscope
© Newhealthon.com

NOTE 

1. 
Originaire de Fréjus (département du Var, France), Gil Gianone se passionne pour l'archéologie depuis sa prime enfance. Titulaire d'une maîtrise en histoire ancienne et en archéologie de l'Université d'Aix-en-Provence, il a couvert de nombreuses missions dans ce domaine et effectué des reportages photographiques en France et à l'étranger : Allemagne, Italie, Grèce, Turquie, Algérie, etc. Lauréat des concours d'Animateur du Patrimoine  et d'Attaché de conservation du Patrimoine (organisés respectivement par  la Caisse nationale des Monuments historiques et des Sites, CNMHS, et le ministère de la Culture), il a également créé de nombreux circuits culturels en Provence, dans les Alpes, en Rhône-Alpes, et restauré plusieurs musées dans ces régions. Spécialisé dans la gestion du patrimoine ancien, il vit actuellement dans le Périgord (région Aquitaine). Auteur de nombreux articles de presse et spécialisés, co-auteur d'un guide touristique, il a aussi signé la postface du livre-hommage d'Ismène Toussaint, Louis Riel, le Bison de cristal (Éditions Stanké, Montréal, 2000). 


 

 

 

© Gil Gianone

 

 

                                 

 

 

 


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