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ISMÈNE TOUSSAINT

« MARIE-ANNA ROY, UN ÊTRE D'EXCEPTION », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, JOURNAL LA LIBERTÉ, SAINT-BONIFACE, MANITOBA (1993)

 
« Femme écrivant dans un jardin », par Auguste de La Brély

MARIE-ANNA ROY, UN ÊTRE D'EXCEPTION

PAR ISMÈNE TOUSSAINT, LA LIBERTÉ (MANITOBA, 18 NOVEMBRE 1993)

Monsieur le rédacteur du journal La Liberté,

Avant que ne s'achève l'année des cent ans de l'écrivaine Marie-Anna Roy, j'aimerais rendre à celle-ci, par l'intermédiaire de votre journal, un bref hommage.

Française venue compléter au Manitoba un cycle de trois années d'études doctorales en littérature canadienne, j'ai eu le privilège de la rencontrer le 1er juin 1992 dans sa maison de retraite.

Loin du « monstre abominable crachant son venin contre sa sœur Gabrielle » que l'on m'avait parfois dépeint, j'ai trouvé une petite vieille d'une force et d'un courage peu communs, aux yeux presque aveugles mais étincelants de jeunesse et d'intelligence, occupée à consigner ses derniers souvenirs dans ses cahiers d'écolier.

Certains affirment que Marie-Anna, aujourd'hui, met un point d'honneur à défendre et encenser celle qu'elle a naguère tant décriée. Qui peut juger ?

Érudite, passionnée, citant de mémoire des passages entiers de son œuvre, des vers classiques et des poètes du terroir, elle m'a fait l'effet d'un esprit supérieur, égaré, comme son ami feu l'écrivain Rossel Vien, dans un monde qui ne l'a jamais comprise.

Pourtant profondément chrétiennne, éprise de beauté, de vérité et de tradition, cette solitaire qui a quitté très tôt la maison parentale pour mener l'existence d'une institutrice-pionnière à travers la Prairie, a choqué les mentalités du début de ce siècle. Toute de littérature et de foi mêlées, elle s'est attirée, tant par son caractère entier et combatif que par son exigence et sa ténacité, de fort nombreux ennemis. « J'ai passé pour une femme folle et amorale, confiait-elle, pourtant, personne ne me connaît. »

Au cours des heures ont défilé, pêle-mêle, ses souvenirs d'enfance, Gabrielle Roy qu'elle « aimait » mais à qui d'évidentes divergences littéraires, éthiques, philosophiques et métaphysiques parfois violemment l'opposaient, ses expériences d'enseignante, ses voyages, ses amitiés avec des « âmes d'élite », ses correspondances pieusement conservées comme des « pépites d'or », son oeuvre littéraire et historique, enfin, à laquelle elle revenait inlassablement, persuadée qu'elle sera reconnue à sa juste valeur par la postérité.

C'est donc cette rencontre à la fois émouvante et impressionnante avec cet être d'exception qui, à travers quarante années de luttes personnelles et professionnelles et l'écriture d'une œuvre encore aujourd'hui reniée, a contribué à bâtir le « futur temple de la francophonie » (selon sa propre expression), que je tenais à faire partager à vos lecteurs.

Texte paru dans La Liberté, semaine du 17 au 23 décembre 1993, Saint-Boniface, Manitoba, p.4.

 

 

© Ismène Toussaint

 

 

 

 

 


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