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ISMÈNE TOUSSAINT

« GABRIELLE ROY : UN SOMMEIL DE BELLE AU BOIS DORMANT », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, JOURNAL LA LIBERTÉ, SAINT-BONIFACE, MANITOBA (1995)

  
      © Alain Stanké  
  

GABRIELLE ROY : UN SOMMEIL DE BELLE AU BOIS DORMANT

PAR ISMÈNE TOUSSAINT, LA LIBERTÉ, MANITOBA (1995)

Lors de mon dernier séjour à Saint-Boniface, plusieurs Franco-Manitobains m'avaient demandé de m'informer de l'état actuel de la recherche sur Gabrielle Roy et de la lecture de ses œuvres en France.

Les surprendrai-je aujourd'hui en leur annonçant que les résultats de mon enquête, menée à travers le pays, se sont révélés particulièrement décevants ?

En effet, malgré l'immense succès qui avait salué la publication parisienne de Bonheur d'occasion en 1947, notre malheureuse Gabrielle Roy semble avoir totalement sombré dans l'oubli... À tel point que le célèbre écrivain Paul Guth1 ne se rappelait même plus avoir effectué une entrevue d'elle lors de la remise du Prix Fémina !

La flamme de son souvenir n'est plus guère entretenue que par une minorité d'universitaires qui, disséminés dans les 15 centre d'études canadiennes, lui consacrent encore des articles, rarement des thèses. Et si Gabrielle Roy figure au programme de leurs cours, Bonheur d'occasion reste encore le roman le plus  fréquemment étudié, « au détriment des autres œuvres », déplore Madeleine Ducrocq-Poirier2, chercheure au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS).

On ne manquera pas de souligner l'action constante de l'Association française des Études canadiennes (AFEC, Bordeaux) qui, dans le cadre de ses colloques, propose toujours des communications de qualité sur la romancière. Mais force est de constater que le nom des participants demeurent invariablement les mêmes et que, faute de subventions favorisant la création de nouveaux postes d'enseignants-chercheurs, la « relève » ne semble guère assurée.

Hormis Ces enfants de ma vie (Éditions de Falloix), destinés à des pédagogues, les œuvres de Gabrielle Roy n'ont fait l'objet d'aucune réédition dans notre pays depuis une vingtaine d'années et il devient, sinon impossible, du moins très difficile de se les procurer auprès des librairies comme des maisons d'édition. En outre, la plupart des bibliothèques ne possèdent que ses premiers romans, « rarement empruntés car inconnus du grand public », précisent les responsables.

Autre regrettable constat : nombre d'étudiants se déclarent « rebutés » par la longueur de Bonheur d'occasion, jugent La Petite Poule d'eau « plate, ennuyeuse, dépourvue d'action », et n'ont pas clairement perçu la valeur autobiographique et hautement symbolique de La Route d'Altamont.

La France de 1947 aurait-elle uniquement fêté Bonheur d'occasion parce que le roman parut lui renvoyer, l'espace d'un court instant, sa fragile et tragique image ? Persistera-t-elle encore longtemps à bouder Gabrielle Roy, écrivain manitobain de réputation internationale ?

Victime, comme tant d'autres, des phénomènes de mode et des injustices littéraires, Gabrielle Roy, à mon sens, s'éveillera un beau jour de son long sommeil de Belle au Bois dormant... Témoin le nombre de gens qui, dans mon entourage, s'avouent « enchantés » par la lecture de ses œuvres et ne manquent jamais de téléphoner lors des émissions radiophoniques de mes collègues journalistes.

En 1987, la publication inespérée, par les Éditions Arléa, de son autobiographie La Détresse et L'Enchantement provoquait un regain d'intérêt pour la grande oubliée, suscitant même à Bordeaux, un « Colloque international Gabrielle-Roy ». Non seulement un roman tel que Bonheur d'occasion se révèle plus que jamais d'actualité mais tant de foi, d'optimisme et d'espérance concentrés dans un même style, devraient triompher au cœur de nos Français actuellement en plein désarroi.

Une réédition imminente des romans de l'écrivain s'impose. De même la diffusion d'une biographie, genre fort prisé par nos compatriotes, comme celle annoncée au Canada3, permettrait la redécouverte de l'œuvre tout entière. Mais à qui reviendra-t-il de donner le coup d'envoi ?4

Curieusement, un libraire bourguignon m'écrivait, il y a quelque temps, qu'un très petit garçon était venu lui demander l'un des ouvrages de la romancière. La fortune littéraire de Gabrielle Roy, en France, serait-elle le fait de la prochaine génération ?

Article paru dans La Liberté, semaine du 22 au 28 septembre 1995, Saint-Boniface, Manitoba.

NOTES

1. Paul Guth (1910-1997). Écrivain, professeur de lettres, journaliste et académicien français. Originaire d'Ossun (Hautes-Pyrénées, région du Midi-Pyrénées), il nous a légué une cinquantaine d'ouvrages marqués au coin d'un humour narquois, de la satire et d'une volonté de ne pas prendre la vie trop au sérieux : essais (Histoire de la littérature française, 1967 ; Lettre à votre fils qui en a ras-le-bol, 1976 ; Notre drôle d'époque comme si vous y étiez, 1977 ; Lettre ouverte aux futurs illettrés, 1979), biographies (Moi, Joséphine, impératrice, 1979), mémoires (Une enfance pour la vie, 1985), livres pour la jeunesse (Le passager de la Grande-Ourse, 1944), etc. Ses sept romans consacrés au Naïf avaient connu un grand succès en leur temps, surtout Les Mémoires d'un naïf (1953), Le naïf aux 40 enfants (1955) et Le naïf locataire (1956).

2. Madeleine Ducrocq-Poirier est notamment l'auteure d'une monumentale thèse de doctorat, Le Roman canadien de langue française de 1760 à 1958, Paris, Éditions Nizet, 1978 (disponible en bibliothèque).

3. Gabrielle Roy, une vie, de François Ricard, paraîtra en 1996 aux Éditions Boréal (Montréal).

4. L'éditeur montréalais Alain Stanké dénoncera plus tard la mainmise d'un groupe d'universitaires et d'éditeurs québécois sur l'œuvre de Gabrielle Roy, ainsi que les blocages qui en découlent. Voir son article « Gabrielle Roy : La promesse et… le désenchantement », dans Alain Stanké : Occasions de bonheur, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, p. 55-73 ; et son interview, « Alain Stanké, alias Nil, le petit Ukrainien de Ces Enfants de ma vie : Gabrielle Roy, un auteur assurément pas comme les autres ! », dans Ismène Toussaint : Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy - Témoins d'occasions au Québec, Montréal, Éditions Stanké, 2004, p. 263-274.

(Notes d'Ismène Toussaint)

  
       Source de l'illustration de La Belle au Bois dormant (XVIIe siècle)

 

 

 

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