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ISMÈNE TOUSSAINT

« JEAN-JACQUES ROUSSEAU : LA SAVOIE AU CŒUR », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, JOURNAL L'ÉCHO MEILLERAIN, LES AVENCHERS, SAVOIE (1997)


Jean-Jacques Rousseau en 1750 (38 ans)

JEAN-JACQUES ROUSSEAU : LA SAVOIE AU CŒUR

PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ÉCHO MEILLERAIN (1997)

La Savoie joue un rôle primordial dans la vie et l'œuvre du philosophe Jean-Jacques-Rousseau (1712-1778), qui effectuera plusieurs séjours dans ce pays et lui demeurera fidèle jusqu'à la fin de son existence.

À la suite d'une de ces incartades dont il était coutumier, le jeune Genevois débarque pour la première fois à Annecy en 1728, année de ses seize ans. Dans ses rêves, la ville lacustre se confond alors avec le doux visage de sa compatriote, Louise de Warens1, éclairé de « beaux yeux bleus », d'un « sourire angélique », et d'un « teint éblouissant ». De treize ans son aînée, cette femme d'affaires et de culture devient sa  bienfaitrice, son mentor  artistique et spirituel — puisqu'elle le convertira au catholicisme —, puis sa maîtresse de 1733 à 1737.

L'année 1731 surprend Rousseau à Chambéry, siège de l'Intendance générale de Savoie2. Successivement employé au cadastre et professeur de musique, ce dernier occupe la majeure partie de son temps libre à se former et à s'instruire au contact de la bibliothèque de son ami Monsieur de Conzié et des accueillants salons de la noblesse locale. Les Chambériens forment « le meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse », écrira-t-il par la suite au livre V des Confessions3.

Séduit par le charme pittoresque de la cité, par ses allées ombragées, ses montées d'escaliers aux puissants reliefs de pierre et l'architecture italianisante de ses hôtels particuliers, le jeune homme séjournera de nouveau en ses murs en 1739 et 1741.

Encouragé par sa protectrice, Rousseau s'adonne à l'astronomie et à la physique, bat la campagne, herborise et nourrit ses songes d'observations aussi poétiques que pertinentes. Parcourant chaque matin un petit sentier serpentin, il jette déjà, en esprit, les bases de ce système d'éducation qu'il érigera plus tard dans Émile (1762), en une véritable « religion naturelle ». Épousant le contour des collines couronnées de bois et de vignes, son âme tendre et aimante s'épanche en une prose musicale à la fois dense et simple, qui traversera un jour les Confessions et Les Rêveries (1782) de son cheminement lent et sinueux de rivière.

Ainsi, sous l'influence conjuguée d'une femme et d'une nature riante et apaisante, naît en Savoie l'écrivain « Jean-Jacques »...

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Si l'amour de Rousseau pour la région se cristallise essentiellement sur ce petit coin de paradis que constituent  Les Charmettes, celui-ci ne s'en étend pas moins à Annecy et à Chambéry, respectivement lieux de la rencontre amoureuse et de l'initiation intellectuelle, et jusqu'aux grandioses montagnes savoyardes, qu'il est le premier à avoir introduites dans les Lettres françaises : « Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs (...), des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur », écrit-il au livre IV des Confessions. Ouvrant ainsi tout grand les portes à la littérature romantique et libérant l'inspiration tumultueuse des « paysagistes » alpins les plus expressifs du XIXe siècle : Germaine de Staël, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Sand, Veyrat4...

Article paru dans L’Écho Meillerain, rubrique « Le Meiller Artistique et Littéraire », Les Avenchers, Savoie, n° 9, août 1997, p. 37-39.

Sources :

DUTEL, Jean-Robert. « Jean-Jacques Rousseau à Chambéry » et «Rousseau Savoyard», conférences rédigées à l'intention des élèves du lycée Jean-Moulin et de l'Université savoisienne du Temps libre (USTL), Albertville, sans date.

VÉDRINE, Mireille. Les Charmettes, Maison de Jean-Jacques Rousseau (Chambéry au XVIIIe siècle), monographie, Éditions Agraf, Chambéry, sans date, 32 p.

NOTES

1. Louise de Warens (1689-1762). Née à Vevey (Suisse), elle épousa M. de Loys en 1713 et devint baronne de Warens, du nom d'une des propriétés de son mari. Femme de tête en avance sur son temps, elle se sépara de lui l'année-même de leurs noces et partit s'établir en Savoie : à Chambéry tout d'abord, où elle créa une manufacture de bas de soie et de laine, puis aux Charmettes, une propriété située aux portes de cette ville. En 1726, elle abjura la foi protestante pour se convertir au catholicisme, religion que l'Église la chargea de propager dans la région de Genève, siège du calvinisme. Elle fut aussi probablement agent de liaison politique pour le compte du duc de Savoie. En 1728, elle rencontra le futur écrivain-philosophe Jean-Jacques Rousseau, dont elle devint la protectrice — il l'appelait «maman» — puis la maîtresse (1733-1737). Ce dernier  la revit en 1754, alors qu'elle était ruinée, malade et fort vieillie. Il lui rendit hommage dans la « Dixième Promenade » des Rêveries d'un promeneur solitaire. Sur leurs amours, voir le roman de Michel Peyramaure, inspiré de la réalité : Le Bonheur des Charmettes, Riom, Éditions de Borée, 2008.

2. Équivalent de l'« Administration générale » du duché de Savoie. Ce pays fut rattaché à la France — dont il devint un département — en 1860, sous le règne de Napoléon III.

3. Publiées en 1782 et en 1789, après la mort de Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions se composent de douze livres couvrant les 53 premières années de la vie de leur auteur. Selon les spécialistes, il s'agit de la première autobiographie moderne et certainement d'une des plus importantes au monde. 

5. Jean-Pierre Veyrat (1810-1844). Poète romantique savoyard. Né à Grésy-sur-Isère, il embrassa le courant romantique, qui rejetait la société traditionnelle, et écrivit un poème contre le roi de Sardaigne, lequel lui valut d'être banni de son pays. S'étant établi à Paris, il y publia son recueil Les Italiennes (1832), qui attaquait la monarchie et le régime sarde, mais vécut dans une grande précarité comme journaliste et dramaturge (il demeura d'ailleurs pauvre toute sa vie). Après avoir obtenu le pardon du duc de Savoie en 1838, il revint chez lui et séjourna un temps à la Grande-Chartreuse (dans l'actuel département de l'Isère), où il se convertit : dès lors, tout en poursuivant ses activités journalistiques, il se mit à célébrer la religion, ses origines terriennes et sa région natale. Ses recueils, La coupe de l'exil (1840) et Station poétique à l'abbaye de Haute-Combe (1844), traversés de visions prophétiques et de références à des mythes grandioses transfigurant le réel, révèlent un mysticisme ardent, proche de celui de Saint-François de Sales. Il mourut de tuberculose à Chambéry.

(Notes d'Ismène Toussaint)

    
La maison de Mme de Warens, devenue le Musée des Charmettes

 

 

 

 

 

 

 

© Ismène Toussaint - L'Écho Meillerain -
Illustration des Charmettes : sites.google.com
- Photo : lisezmoi.blogspot.com


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