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ISMÈNE TOUSSAINT

« INAUGURATION DE L'ÎLE GABRIELLE-ROY DANS LA RIVIÈRE DE LA POULE-D'EAU (MANITOBA) », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, LES CAHIERS FRANCO-CANADIENS DE L'OUEST, SAINT-BONIFACE, MANITOBA (1990)




INAUGURATION DE L'ÎLE GABRIELLE-ROY DANS LA RIVIÈRE DE LA POULE-D'EAU (MANITOBA)

PAR ISMÈNE TOUSSAINT,  LES CAHIERS FRANCO-CANADIENS DE L'OUEST (1990) 

« J'avais demandé un lac, j'ai obtenu une île ! » : c'est par cette phrase humoristique qu'André Fauchon, professeur de géographie au Collège universitaire de Saint-Boniface (CUSB), a entamé sa présentation de l'Île Gabrielle-Roy, le 13 octobre 1989, lors du neuvième colloque annuel du Centre d'études franco-canadiennes de l'Ouest (CEFCO).

L'année précédente, il avait réussi à faire baptiser un lac au nom de Maurice Constantin-Weyer1 dans le Bouclier canadien, en hommage à cet écrivain français qui avait résidé au Manitoba une dizaine d'années au début du siècle.

Mais cette fois, c'est à une île que le Comité permanent canadien des Noms géographiques a confié le soin d'immortaliser Gabrielle Roy, la plus grande romancière manitobaine de langue française, honorant par là-même sa contribution au rayonnement littéraire de sa province et du Canada tout entier.

Ratifié le 14 août 1989, un certificat commémoratif au nom de Gabrielle-Roy Island2 a été offficiellement remis lors du colloque à Léona Corriveau (née Carbotte), belle-sœur de Gabrielle Roy, par Gerald Holm, toponymiste représentant le ministère des Richesses naturelles du Manitoba.

L'Île Gabrielle-Roy est située dans la rivière de la Poule-d'Eau (Waterhen River), près de la localité de Waterhen, à environ 350 km au nord-ouest de Winnipeg. Quelques jours avant l'inauguration, une petite équipe de la University of Manitoba s'est rendue dans ce vaste pays d'eau, d'arbres et de silence où Gabrielle Roy a enseigné en 1937, et qu'elle a a ensuite recréée dans son roman La Petite Poule d'Eau, paru en 1950. 

Du pont de Waterhen, à l'intersection des routes 276 et 328, on peut voir l'île s'allonger dans le courant, miroitant de reflets et d'ailes d'oiseaux. En cet automne, dominent le vert des sapins et le jaune-roux des arbustes et des broussailles. Incapables de manœuvrer notre canot à moteur - comme tous bons intellectuels qui se respectent - nous devons faire appel à un guide amérindien.

Sans doute la signataire du présent article peut-elle se targuer d'être la première Française à avoir foulé l'Île Gabrielle-Roy, mais de quelle façon ! En descendant du bateau, ne voilà-t-il pas qu'elle s'empêtre dans la corde d'amarrage pour se retrouver «les quatre fers en l'air», le postérieur en plein milieu de la vase ! Quelle arrivée spectaculaire, n'est-ce pas ? Il y eut plus de peur - pour l'appareil-photo - que de mal comme on s'en doute bien... Ses compagnons et le guide amérindien se précipitent à son secours : l'honneur de la spécialiste est sauf ! Et le petit groupe peut enfin partir en exploration... Pas très loin, malheureusement : l'île, de dimensions réduites, présente une végétation assez compacte de sapins, de bouleaux, d'arbustes, de roseaux, de joncs, d'herbes, etc. D'ailleurs, cette végétation ne diffère guère de celle que Gabrielle Roy a décrite dans La Petite Poule d'Eau :

« C'était une journée comme Luzina ne se figurait en avoir vu aucune. Sur les deux bords de la rivière et presque jusqu'en son milieu, les grandes feuilles des roseaux s'agitaient. L'île voisine en était aussi recouverte ; ils continuaient au loin, de plus en plus resserrés à mesure qu'ils approchaient du lac Winnipegosis (...) Mais des roseaux morts de l'année dernière restaient debout. Ils étaient élancés, grêles avec leur plumet effiloché à la pointe duquel parfois un oiseau virait sur l'aile. De longues tiges brisées en leur milieu pendaient, s'enchevêtraient et s'affaissaient sur les jeunes touffes vivantes. Quelques feuilles leur restaient, en lames pointues ou cassées et racornies, prêtes à s'effriter. Toute cette végétation morte était décolorée, d'une teinte douce et pâle comme la paille et, même quand le vent se taisait, sans paraître bouger, elle faisait entendre un froissement sec, un peu triste, stérile et continuel. Elle aurait pu rappeler la mélancolie de l'automne, sans le soleil qui en tirait des reflets dorés et les oiseaux du Sud, innombrables entre les hautes baguettes bruissantes (...) » [Roy, 1950, p. 71.]3

Même si toutes les poules d'eau se sont envolées vers des climats plus cléments, la prolifération des canards des oies et des perdrix dans les hautes herbes ne fait de cette île sauvage et inhabitée rien moins qu'un « véritable pays pour les chasseurs ».

Article paru dans Les Cahiers Franco-Canadiens de l'Ouest, Saint-Boniface, vol. 2, n° 1, printemps 1990, p. 91-95 ; Internet : http://www2.ustboniface.ca/cusb/cahiersfco/v2n1textes/v21toussaint.pdf ; et partiellement dans VIAU, Robert : L’Ouest littéraire : Visions d’ici et d’ailleurs, Montréal, Éditions du Méridien, 1993, p. 90.

NOTES

1. Maurice Constantin-Weyer (1881-1964), écrivain français et canadien-français. Originaire de Bourbonne-les-Bains (Haute-Marne, région du centre de la France), il publie un recueil de poèmes à l'âge de 21 ans, Les Images, avant de partir tenter sa chance au Canada. En 1904, s'étant établi sur une terre à Saint-Claude (Manitoba), il exerce toutes sortes de métiers : fermier, cow-boy, trappeur, marchand de chevaux, commis de magasin, journaliste, etc. En 1910, il épouse une Métisse dont il aura  trois enfants mais la guerre de 1914-1918 le rappelle en France. Il s'y distingue et reçoit plusieurs blessures. Apprenant que sa femme a refait sa vie pendant son absence, il épouse alors son infirmière, Germaine Constantin-Weyer, qui lui donne son nom de plume et deux enfants. À partir de 1921, il embrasse une carrière de journaliste-écrivain et l'année suivante, obtient le Prix Goncourt pour son roman Un Homme se penche sur son passé, où résonne douloureusement l'écho de sa première déception amoureuse. Il devient ensuite chef de rédaction du journal Paris Centre, à Nevers (région du Nivernais, 1924), puis du Journal de l'Ouest et du Centre, à Poitiers (région du Poitou-Charente, 1927), tout en poursuivant une œuvre prolifique, subtil mélange d'aventures, d'exotisme, de psychologie et de suspens. Grand peintre de l'Ouest et du Nord canadiens, ses croquis de la  Nature, où s'affrontent les grandes forces du Bien et du Mal, forment, selon son vœu,  une « vaste fresque » : Vers l'Ouest (1921) ; Manitoba (1924) ; La Bourrasque (1925) ; Cinq éclats de silex  (1927) ; Cavelier de la Salle (1927) ;  Clairière (1929) ; Un Sourire dans la tempête (1934).

2. Le Waterhen Community  Council ayant refusé le générique « île », officiellement il faut donc dire ou écrire Gabrielle-Roy Island.

3. ROY, Gabrielle. La Petite Poule d'Eau, Montréal, Éditions Beauchemin, 1950.

 

                                                                          
                                                             «Poule d'Eau», par Claire Tremblay
                                                                

 

 

© Ismène Toussaint -
Les Cahiers Franco-Canadiens de l'Ouest - Photo : ec.gc.ca -

 


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