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ISMÈNE TOUSSAINT

« ISMÈNE TOUSSAINT : LES CHEMINS SECRETS DE GABRIELLE ROY - TÉMOINS D'OCCASIONS », PAR RÉGINALD HAMEL, REVUE THE TORONTO QUARTERLY, TORONTO (2000)


Le Professeur Réginald Hamel

« ISMÈNE TOUSSAINT : LES CHEMINS SECRETS DE GABRIELLE ROY - TÉMOINS D'OCCASIONS, MONTRÉAL, STANKÉ, 289 p. »

PAR RÉGINALD HAMEL, THE TORONTO QUARTERLY (2000)

Voici un ouvrage qui démontre, encore une fois, que personne n'a le monopole du dernier mot à l'égard de Gabrielle Roy. Ces dernières années, il y a eu d'excellents travaux sur cette romancière, sa vie et son œuvre ; il manquait, toutefois, ce « je ne sais quoi » qui fait que l'ouvrage d'Ismène Toussaint suscitera d'autres recherches et incitera l'institution littéraire à explorer d'autres avenues.

Avec Les Chemins secrets de  Gabrielle Roy, on a l'impression qu'Ismène Toussaint a convoqué dans son atelier de sculpteur une pléiade d'artistes du souvenir à venir dégager avec elle, petit à petit, un portrait inédit de cette romancière. Chacun de ces artistes donne au bloc monumental le coup de ciseau qui précise l'image sans l'épuiser entièrement.

Cette universitaire, qui a pratiqué le journalisme, fait appel à diverses méthodes de l'interview d'ou elle tire un savant découpage. Son rôle, déclare-t-elle, « n'étant ni d'accuser ni de défendre Gabrielle (...) », elle n'a pas, de surcroît, « la prétention de résoudre une énigme mais de livrer ici quelques-unes de (ses) suppositions. »

Voyons cette démarche de plus près. L'ouvrage comporte neuf parties : la famille, les camarades de classe, les collègues de travail, les élèves, les spectateurs de théâtre, les amis, les amis reniés, les destins croisés et finalement cette interview exclusive de Marie-Anna Roy, cette sœur terrible de Gabrielle. L'ensemble nous apparaît d'autant plus intéressant que nous avons été dans les années 1960, contre notre gré, mêlés à certains événements1 relatés dans ces pages on ne peut plus fascinantes.

Le plan général de l'ouvrage, on le notera, est tout à fait logique. Il a donc fallu à Ismène Toussaint tout un doigté pour arriver à adapter son enquête et ses questions à chacune des situations ; qu'il s'agisse des membres de la famille (les survivants), des camarades de classe, des collègues, des élèves, et des amis, sa méthode est d'une grande souplesse. Pourquoi n'a-t-elle pas fourni au lecteur son questionnaire ? Il est d'autant moins nécessaire ici qu'au fur et à mesure que progresse l'ouvrage, le lecteur se rend compte qu'Ismène Toussaint a su éviter les chevauchements et les redites. Elle dissèque et reconstruit ces témoignages avec une grande habileté. Ce sont des myriades de faisceaux lumineux qui viennent éclairer le monument durant son érection. Les en-têtes de chaque partie sont descriptives et ne dépassent pas le contenu : « une enfant trop imaginative », « un mauvais génie », « une fermière modèle », « tendre cousine », « cavalière émérite mais piètre pianiste », « une formidable communicatrice », etc., et les liens sont effectués le plus naturellement du monde. Ismène Toussaint ne se met jamais en vedette ; elle semble à peine diriger les entrevues tellement le ton y est naturel et son art consommé. Même le vraisemblable épouse des accents de véracité. les personnages réels, sources du romanesque, se confondent harmonieusement dans l'évaluation originale de l'œuvre littéraire.

« En lisant l'œuvre de Gabrielle Roy, on se rend compte que ce ne sont pas uniquement les grandes rencontres, ni les amitiés fortes qui lui ont inspiré ses personnages (...) bien au contraire, des relations brèves l'ont parfois marquée plus durablement que celles avec ses proches. »

Il était inévitable qu'elle aborde en quasi-conclusion, cette guerre sourde entre les deux sœurs. Encore là, elle évoque cette période qui s'étend sur plusieurs années avec une très grande pudeur et beaucoup de délicatesse. Gérard Bessette2, qui avait fortement recommandé à Québec/Amérique de faire paraître l'ouvrage de Marie-Anna Roy, Le Miroir du Passé (1979), ne le faisait pas en toute quiétude. Nous croyons que cela n'était pas sans arrière-pensée. Bessette appréciait plus le côté sulfureux de cette diatribe que son côté historique. Polémiste émérite, espérait-il qu'il y ait à travers l'Institution littéraire quelques coups propres aux cirques romains où les « lions » de l'heure en auraient profité pour se déchirer sans ménagement ?

L'ouvrage d'Ismène Toussaint replace le tout dans une juste perspective, et cette dernière peut conclure avec beaucoup de sagesse, en déclarant : « Je pencherais plutôt à croire que Gabrielle a entraîné à jamais dans la tombe le secret de son « reniement ». Et sans doute a-t-elle bien fait. Accordons-lui au moins cette part d'ombre ; ne serait-il pas la trahir aussi que d'arracher toutes les fleurs de son jardin secret ? »

Cet ouvrage possède de très belles qualités littéraires et morales, c'est sans doute ce qui en fait actuellement un succès de librairie.

Article paru dans The Toronto Quarterly, rubrique « Lettres canadiennes - Sciences humaines 1999 », Toronto, hiver 2000, p. 144-145 ; Internet : http://www.utpjournals.com


NOTES

1. Le malentendu rocambolesque qui opposa le Professeur Réginald Hamel et l'écrivaine Marie-Anna Roy sera développé plus tard dans Ismène Toussaint : Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy - Témoins d'occasions au Québec, Montréal, Éditions Stanké, 2004 (voir « Réginald Hamel, le Monte-Cristo de la littérature québécoise : Gabrielle Roy ou le maudit manuscrit », suivi de «L'Affaire du maudit manuscrit», p. 151-163).

2. Gérard Bessette (1920-2005). Écrivain québécois. Il est l’auteur d’une œuvre fortement influencée par la psychanalyse. Qu’ils soient d’inspiration populaire, réaliste, post-moderne ou personnelle, ses romans traduisent le conflit entre l’individu et la société : La Bagarre (1958), Le Libraire (1960), L’Incubation (1965), Le Cycle (1972), Le Semestre (1979), Les Dires d'Omer Marin (1985). Également essayiste, Gérard Bessette a consacré plusieurs études à l’œuvre de Gabrielle Roy, qui fut choquée par ses interprétations : Une Littérature en ébullition (1968), Trois romanciers québécois (1973).

(Notes d'Ismène Toussaint)


« Nu au plateau de sculpteur », par Picasso 

 

 

 

© Réginald Hamel - The Toronto Quarterly -
Photo : orum.umontreal.ca -

 


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